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07/12/2006

Bond, James etc.

Mon premier contact avec James Bond en salles, ce fut une séance estivale, en vacances à la montagne, je devais avoir 14 ans. C'était le premier, James Bond contre Dr No réalisé par Terence Young. Je connaissais déjà les bouquins et j'avais vu des photographies comme des extraits. Je n'avais pas été déçu. Aujourd'hui encore, quand je revois le film, j'apprécie son côté série B des années soixante. Pas encore de gadgets, une bande son exotique, le bikini d'Ursula Andress, son accent, et la tarentule sur le poitrail velu de Sean Connery. Par la suite, j'avais des amis dont l'un d'eux avait, chose merveilleuse et rare, un magnétoscope. C'était ce que l'on appelle un bondophile, un vrai fan et je cois qu'il l'est toujours. Il appréciait aussi John Steed et le prisonnier. C'est amusant cette fascination qu'ont pu avoir certains pour cette image de l'espion britannique. Bref, pendant quelques mois, nous nous cotisions pour louer (les vidéos étaient hors de prix à l'époque) les aventures de Bond. Passé un moment, déjà très cinéphile, j'avais essayé d'influer sur la programmation (mémorable séance de Délivrance de Boormann mais c'est une autre histoire). Bond restait maître du terrain et je suis partit fréquenter la cinémathèque.

 

Sans être devenu bondophile, je n'en ai pas moins développé une certaine affection pour les films un peu en marge de la série officielle, pour ces « James Bond déficitaires » dont parlait François Truffaut (quoique les films dont il sera question ne l'ont pas été). Au sein de la série officielle, j'aime Au service secret de sa Majesté, réalisé en 1969 par Peter Hunt, monteur des trois premiers films. Je l'aime parce que Diana Rigg y est belle, parce que « ce n'était jamais arrivé à l'autre type », parce que Diana Rigg qui sortait de la série Chapeau melon et bottes de cuir y est crédible quand elle fait le coup de poing, parce que l'élégance de la mise en scène de Peter Hunt, parce que Diana Rigg épouse Bond à la fin, parce que les expressions mélancoliques de Georges Lazenby, parce que c'est Louis Armstrong qui chante cette fois, et parce que l'on trouve cette fin si triste et si douce que l'on imagine pas jouée par aucun autre des interprètes de Bond.

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L'autre Bond dont j'ai un fort souvenir, c'est l'alternatif Jamais plus jamais mis en scène par Irvin Kershner en 1983. Parce qu'il joue (un peu) sur l'age de bond qui est envoyé en cure de repos au début du film, parce que Connery a une jolie scène de danse avec Kim Basinger sur un sol en damiers et puis il se fait presque violer la méchante brune jouée par Barbara Carrera, parce que le baiser un rien baveux de Klaus Maria Brandauer à kim Basinger. Brandauer est un méchant assez original dans ce cadre, élégant, proche et pourtant avec des éclairs de folie très crédibles. Je garde le souvenir d'un film vif, décontracté et sophistiqué avec la patte des meilleures réussites de Kershner, réalisé à une époque où ceux fait avec Roger Moore étaient franchement pitoyables.

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Mais le Bond des Bonds, c'est celui qui provoque chez les purs bondophiles un mouvement arrière dégoûté. C'et Casino Royale. Pas celui qui sort que l'on nous promet « différent » (on dit toujours ça avant), mais le film quelque peu branque réalisé en 1967. Casino Royale est à jamais un des films les plus loufoques jamais réalisés, quelque part entre Hellzapoppin' de H.C.Potter, The party de Blake Edwards et 1941 de Steven Spielberg. Un OVNI qui a eu les moyens et qui n'a reculé devant rien, pas même devant le mauvais goût, l'emblème d'une époque et d'un état d'esprit, celui de la vague psychédélique des années 60, le swinging London et toutes ces sortes de choses. L'histoire de ce film est déjà gratinée : un producteur en fuite qui achète les droits par superstition, un second qui devant l'impossibilité de faire un film sérieux décide de jouer à fond la parodie et envisage un moment de faire jouer Bond par Susan Hayward. Cinq metteurs en scène (Val Guest, John Huston, Robert Parrish, Ken Hughes, Joseph McGrath), défi à toute théorie des auteurs, une dizaine de scénaristes dont Woody Allen qui écrira ses dialogues, Billy Wilder, Ben Hecht, Val Guest et Peter Sellers qui tripote son rôle. Une distribution d'ici jusque là bas avec l'homme dont Fleming rêvait pour jouer Bond : David Niven. A ses côté, Orson Welles, Ursula Andress, Peter Sellers, Woody Allen, Charles Boyer, Déborah Kerr (exquise), William Holden et même Jean-Paul Belmondo en légionnaire bilingue avec pour faire bonne mesure quelques unes des plus belles femmes de l'époque, outre Andress et son accent suisse, Joanna Pettet, Jacqueline Bisset, Barbara Bouchet et la sublime Daliah Lavi.

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De l'histoire, pas la peine de s'étendre dessus, le film est un pied de nez à la cohérence et à la continuité. On y trouve des James Bond vrais et faux, hommes, femmes, chiens et otarie, une soucoupe volante, une aspirine atomique, un français à l'accent écossais, le fille de Mata Hari, des indiens, Georges Raft et sa pièce de monnaie, un concours de lancer de boulets, j'en passe et des meilleures. La musique est typiquement pop, sautillante comme il se doit, un des sommets de Burt Bacharach avec le standard The look of love. La photographie comme la direction artistique multiplient les chocs visuels, mariant sans sourciller l'esthétique de la série officielle à un magnifique passage expressionniste à Berlin, un ballet hindou et quelques délires psychédéliques dans le repaire du Spectre. Casino Royale est une oeuvre somme qui inclus les arts visuels, la décoration, l'architecture et la mode. A cette énumération digne de Prévert, on peut se dire que le film est un véritable foutoir. C'est exactement cela, un foutoir joyeux, irrespectueux, une création collective, un happening friqué avec ses sommets, ses moments obscurs, ses passages limites. C'est un joyau impérissable que certains peuvent trouver lamentable. Qu'ils aillent rejoindre Jimmy Bond « to a place where it's terribly hot ».

 

Georges Lazenby, une étude de John Buss (en anglais)

Un entretien avec Georges Lazenby (en anglais) 

Les magnifiques posters de Casino Royale

Le site du fan club de James Bond français

Un site anglais très bien fourni (la photographie de Diana Rigg en vient)

Casino Royale sur DVDClassik

Le DVDde Casino Royale

Le DVDde Au service secret de sa majesté

Le DVDde Jamais plus Jamais

05/12/2006

Encore un peu de travelling

Ce fut décidément le sujet de l'année. Un long article de Stéphane Bou dans le dernier numéro de la nouvelle revue Panic revient une nouvelle fois sur le travelling du film de Gillo Pontecorvo, Kapo. Ses réflexions sont fouillées, notamment une mise ne parallèle avec le film La dernière étape de Wanda Jakubowska. Et j'aime assez son interprétation du fameux plan :

Le travelling de Kapo est le mouvement épique qui accompagne un acte de révolte d'un personnage contre l'idée de sa défiguration. Wanda Jakubowska dessinait le tableau pudique du « naufragé anonyme »  (Primo Levi) de la déportation. Le recadrage final de Pontecorvo veut composer la fresque grandiose et pathétique d'une martyre héroïque comme s'il s'agissait de sauver son honneur.

 

Autour de Kapo

Stéphane Bou

Panic N° 5

01/12/2006

C'est quoi un film politique ?

J'ai écris il y a peu qu'un quatrième décès récent m'avait touché dans le milieu du cinéma. C'est celui de Danièle Huillet. Pas comme pour Jack Palance qui me ramenait à des souvenirs d'enfance, ni comme pour Robert Altman dont je suivais l'oeuvre avec passion. Je n'ai jamais rien vu des films qu'elle a réalisé avec Jean-Marie Straub. Problème d'accès aux films pour beaucoup mais aussi un peu par manque d'intérêt. Pourtant j'en ai beaucoup entendu parler et j'ai lu pas mal de choses sur leur travail. Huillet et Straub ont peu d'admirateurs mais ces admirateurs les défendent bec et ongles et cela force mon respect sinon mon intérêt. J'ai donc été sensible à la façon dont certains ont parlé ou écrit sur la disparition de Danièle Huillet. A vrai dire, j'avais jusqu'à présent deux « images » des Huillet-Straub, une positive liée à un texte sur John Ford écrit pour le livre collectif des Cahiers du Cinéma et une négative, une diatribe violente de Jean-Marie Straub contre le cinéma de Stanley Kubrick.
Bref, je suis tombé sur ce court métrage via Hippogriffe, Ciné tract. Il se trouve que le même jour, je ne sais trop comment mais j'aime bien ce genre de hasards, je suis aussi tombé sur cet extrait du film The harder they come, un film jamaïquain de Perry Henzel avec Jimmy Cliff et qui inclus cette scène extraordinaire du Django de Sergio Corbucci. Les Straub et Corbucci dans la même note, je peux le faire. J'ai commencé à réfléchir sur ce qu'était, ce que pouvait être un film politique. Je repensais aux réticences de Pierrot, notamment envers le cinéma de Bertrand Tavernier ou du récent Ken Loach, cinéastes politiques revendiqués. Je me suis dit que tous ces films étaient pourtant bien politiques à leur façon.
Tavernier ou Loach font des films qui s'appuient sur le réel, l'Histoire, mais prennent les habits de la fiction sans renoncer à une dialectique et cherchent à convaincre. Contrairement à ce que l'on dit souvent, je ne pense pas qu'ils s'adressent à un public convaincu d'avance mais, justement, de part leur approche fictionnelle, cherchent à toucher ceux qui ont une vision différente.
Le film de Henzel s'inscrit lui dans une vague de films, les films « blacks » de la fin des années 60, début des années 70, politiquement franchement revendicatifs. Il s'agit d'affirmer une identité, de faire savoir que l'on existe et de dire haut et fort ce que l'on veut et ce que l'on ne veut plus. La scène du film est emblématique de cette sorte de revanche par procuration que prennent les spectateurs (des jamaïquains pauvres d'un quartier populaire) à travers Django et de leur plaisir. Nombre de films de blaxploitation fonctionnent sur ce sentiment et le renversement des codes. Il y a une certaine ironie dans le cas présent à ce que la procuration soit donnée à un blanc. Et la scène de Henzel est pleine d'ambiguïté car filmant le plaisir par procuration, il filme aussi de la frustration.
Django est également un film politique, mais un film politique masqué. Comme tout bon film de genre, les codes passent avant le message. Dans ce cas précis, la dimension politique est assez explicite avec les échanges d'insultes racistes, l'opposition Nord-Sud et Sud-Mexique, l'allusion flagrante aux camps nazis et l'extermination à la mitrailleuse d'échappés du Ku Klux Klan. Plus avant dans le film, Django délaissera ses motivations intellectuelles pour l'appât du gain et la bonne vieille vengeance. Néanmoins la force de la scène du massacre est bel et bien là et Corbucci aimait raconter les réactions enflammées des salles populaires italiennes à la vision de son film. Il semble que ces réactions étaient partagées un peu partout ailleurs.
Le Ciné tract des Huillet-Straub semble à des années lumières de ces films là. C'est pourtant un film qui s'appuie sur le réel, c'est un film d'indignation, un film qui propose des mises en relation (chambre à gaz, chaise électrique). Mais c'est un film qui me tient à distance. De part sa forme, la répétition du plan six fois, de part son dépouillement qui va jusqu'à le rendre énigmatique à quelqu'un qui aurait pourtant suivi les évènements qui l'ont inspiré, ce qui était mon cas. Comme le fait remarquer cet intervenant à l'émission d'Arnaud Laporte sur France Culture, rapporté par Hippogriffe : Heureusement qu’il y a un texte à l’entrée du cinéma pour nous expliquer qu’il s’agit de Clichy…

21/11/2006

Disparitions

Sans vouloir tomber dans la nécrologie systématique, il y a eu trois disparitions récentes qui m'ont touchées (et une quatrième sur laquelle je reviendrais qui m'a donné à réfléchir).

 

La première vient de tomber, c'est le décès de Robert Altman. Grande carrière, grand bonhomme, grand style, le sens d'un mouvement large englobant de nombreux personnages, le goût des histoires chorales et le désir de relever des défis techniques purement cinématographiques comme avec le fameux plan-séquence de Short cuts. Je connais finalement mal sa première partie de carrière et si un titre me vient spontanément à l'esprit, c'est Un mariage. Altman était une voix singulière et de plus en plus rare dans le cinéma américain d'aujourd'hui. Elle vient de se taire et il reste les films.

J'adorais Jack Palance. Le psychopathe atteint de la peste noire dans Panic in the streets (Panique dans la rue d'Elia Kazan) m'avait marqué quand j'étais petit. Il y eu bien sûr Palance chez Aldrich, Palance en archétype du tueur de western avec ses gants noirs dans Shane (L'homme des vallées perdues de Georges Stevens), Palance en gueule de superproductions historiques (les Mongols, Austerlitz, Barabbas...), Palance, plus tard encore, chez Godard dans Le mépris. Mais j'ai regretté que dans les divers articles qui lui ont été consacré, on ait un peu oublié le Jack Palance du cinéma plus populaire, celui qui joua chez Sergio Corbucci deux méchants gratinés, Curly dans Le mercenaire en 1968, qui mourrait au centre d'une arène, regardant le sang rouge s'écouler de son oeillet blanc à la boutonnière, près du coeur. Et John main-de-bois, l'homme au faucon de Companeros ! En 1970 qui ne séparait jamais de l'animal qui lui avait sauvé la vie en lui mangeant la main. Il y a eu aussi le Jack Palance du cinéma fantastique, incarnant un étonnant Dracula pour la télévision en 1973, jouant dans l'injustement oublié Welcome to Blood City (Peter Sasdy en 1977) ou encore cabotinant dans le réjouissant Alone in the dark de Jack Sholder en 1982 aux côtés de Martin Landau et Donald Pleasence. Là encore une longue et belle carrière (une centaine de films), pas forcément homogène mais qui ne saurait se limiter à quelques figures reconnues.

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Le 8 novembre disparaissait plus discrètement encore Basil Poledouris, compositeur pour le cinéma. Pour ceux qui se sont passés et repassé les musiques de Conan (John Milius en 1982) ou Flesh + blood (La chair et le sang de Paul Verhoeven en 1985), c'est une triste nouvelle d'autant qu'il avait tout juste 61 ans. Sa carrière restera marquée par ses collaborations suivies avec Milius et Verhoeven, pour lesquels il aura su faire ressortir le caractère épique de leurs univers tout en laissant passer un supplément d'émotion et d'humanité bienvenu. Il n'est que de se souvenir des accents du Love thème de la saga médiévale de Verhoeven ou du morceau qui accompagne la mort de la mère de Conan enfant pour comprendre l'apport essentiel ce créateur qui n'aura pas toujours pu donner le maximum de son talent. Je vais me remettre du Poledouris sur ma platine.

15/11/2006

What seems to be the trouble, Captain ?

The trouble with Harry – Hitchcock blog-a-thon

François Truffaut émis sa fameuse théorie du « Grand film malade » à partir de Marnie (Pas de printemps pour Marinie – 1964) d'Alfred Hitchcock dans son fameux livre d'entretiens qui ne quitte guère mon chevet. Afin de rendre un juste hommage au maître du suspense dans le cadre du blog-a-thon, je vais vous faire part de ma théorie du « petit film en pleine forme » à partir de l'un de mes films fétiches : The trouble with Harry (Mais qui a tué Harry ? – 1955). Le « petit film en pleine forme » est une oeuvre qu'un réalisateur à la carrière brillante, du moins reconnue, travaillant dans un système rôdé, arrive à faire un peu à côté de ce système pour son propre plaisir, sans ambition affichée, sans gros budget le plus souvent et donc avec un maximum de liberté. C'est une oeuvre d'apparence modeste mais qui possède en elle l'élégante simplicité dont seuls peuvent faire preuve les grands artistes. C'est un film qui semble presque une récréation mais qui exprime une facette très personnelle de son auteur. C'est un film qui ne fait généralement pas succès à l'exception des véritables admirateurs du réalisateur qui chérissent l'oeuvre et peuvent aller jusqu'à la tenir comme plus estimable que bien des chef d'oeuvres célébrés et indiscutés. C'est un film enfin ou quelque chose d'intime et de délicieux se joue entre le réalisateur, le petit film en pleine forme et son public. C'est la petite musique de chambre d'un grand chef d'orchestre symphonique. C'est Wagonmaster (Le convoi des braves) de John Ford, c'est Prince of darkness (Prince des ténèbres) de John Carpenter, c'est Prova d'orchestra de Federico Fellini, c'est Toni de Jean Renoir, c'est Chungching express de Wong Kar-wai, vous avez sûrement les vôtres.

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The trouble with Harry répond point par point à cette tentative de définition. En 1955, Alfred Hitchcock est au sommet de sa carrière hollywoodienne, il vient de signer des « grands » films comme Rear window (Fenêtre sur cour) ou To catch a Thief (La main au collet) avec les plus grandes star du moment et s'apprête à son remake de The man who knew too much avec James Stewart et Doris Day. Entre ces grosses machines, il a le créneau pour quelque chose qui lui tient à coeur depuis un moment, l'adaptation d'un roman de Jack Trevor Story à l'humour délicieusement anglais. Obtenant quasiment carte blanche de la Universal, il envisage sans doute le film comme l'occasion d'aller prendre des vacances et de profiter des tables renommées du Vermont, un peu comme John Huston était partit filmer en Afrique pour le plaisir de l'aventure et de la chasse. Contrairement à ses habitudes, Hitchcock compose une distribution de seconds rôles solides et de débutants qui va se révéler parfaitement homogène. The trouble with Harry est le premier film de la jeune Shirley MacLaine et John Forsythe n'a guère fait que de la télévision avant. Ils seront le couple vedette, elle en jeune veuve avec son charmant fiston et lui en peintre nonchalant et altruiste. A leurs côtés, l'un des couples les plus délicieux de l'histoire du cinéma, la fordienne Mildred Natwick et Edmund Gwenn, la vieille fille frémissante et le jovial capitaine à la retraite. Leur idylle est tout simplement touchante et il faut voir la séquence où elle l'invite à prendre le thé, toute en délicatesse, en non-dits, en retour tardif de sensualité. Il faut mesurer à une telle scène tout l'immense talent et toute la terrible sensibilité d'Alfred Hitchcock.

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The trouble with Harry est aussi la première collaboration entre Hitchcock et celui qui va devenir son alter ego musical : Bernard Herrmann. Emporté par l'euphorie de cette histoire si légère où il est question d'un cadavre que tout le monde croit avoir tué et que l'on enterre et déterre avec bonne humeur, Herrmann, conscient peut être qu'il y avait là le meilleur de l'homme Hitchcock, compose une pièce délicieusement raffinée, enjouée, pleine d'humour comme chez certains morceaux de Satie. Il en fera plus tard une réorchestration qu'il appellera « Portrait of Hitch ». The trouble with Harry c'est aussi l'admirable photographie de Robert Burks, autre collaborateur essentiel du maître. Je crois que c'est ce qui m'a le plus soufflé quand j'ai découvert le film pour la première fois. Rarement les teintes dorées de l'automne ont été si parfaitement rendues à l'écran. Rarement la quiétude de la nature, dans ce qu'elle peut avoir de plus bouleversant, a été si simplement mise en images. The trouble with Harry, c'est comme un monde parfait, un monde de cinéma comme le Monument Valley fordien, un monde hors du temps et hors de cette violence du monde vrai qui est au coeur du reste de l'oeuvre hitchcockienne. C'est son île paradisiaque. Bien sûr, il ne marcha nulle part, sauf en France. Mais aujourd'hui, après avoir vu et revu tant de fois ses plus grands films, sa période muette, sa période anglaise et ses « grands films malades », je n'ai toujours aucune hésitation à repartir suivre son joyeux quatuor du Vermont dans ce petit film pétant de santé.

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Photographies : DVD Universal

Le Hitchcock blog-a-thon

Les participants :

L'initiateur : The film vituperatem

100 Films

All About My Movies

Cinemathematics

Culture Snob

Edward Copeland on film

The Film Exprience Blog

Filmscreed

Flickhead (superbes reproductions d'affiches françaises)

Forward To Yesterday

Greenbriar Picture Show

If Charlie Parker Was A Gunslinger

My New Plaid Pants

The Sheila Variations

Stale Popcorn

That Little Round-Headed Boy

Truly, We Numble, And Then

En bonus :

Le DVD

Un bel article sur DVDclassik

21/10/2006

Danse

Dans l'histoire des danses érotiques au cinéma, il y a quelques numéros de Cyd Charisse, le gant de Rita Hayworth dans Gilda de Charles Vidor, le numéro troublant du Cirque des vampires de Robert Young et puis il y a la danse de Debra Paget dans la première partie du dyptique de Fritz Lang, Le tigre du Bengale / Le tombeau hindou. Merci, mille fois merci à Flickhead d'avoir attiré mon attention sur ce grand moment.



19/10/2006

Domaine public

Internet, on ne le répétera jamais assez, peut être une formidable fenêtre ouverte sur le domaine public. Le domaine public, c'est cet endroit imaginaire où viennent échouer les oeuvres qui ont perdu leurs droits, c'est à dire celles qui ont acquis leur indépendance de la notion de « valeur », loin des chaînes de l'économie. Ce sont des oeuvres qui peuvent s'échanger, se copier, être éditées, se diffuser en toute liberté. Elles font partie du patrimoine commun et appartiennent donc à tout le monde puisqu'elles n'appartiennent plus à personne. Don Quichotte est dans le domaine public. Tout Shakespeare aussi, les poésies de Lamartine pareil.

En matière de cinéma, c'est un petit peu plus compliqué. D'une part parce qu'un film fait appel à différents ayant-droits (la musique, le scénario, le film lui-même). D'autre part, le cinéma est un art jeune, à peine plus de cent ans, et un copyright américain tombe aujourd'hui au bout de 90 ans après la mort du dernier ayant-droit. En France, le droit d'auteur s'exerce jusqu'à 70 ans après la mort du dernier créateur reconnu.

Il existe pourtant pas mal d'exceptions et de nombreuses oeuvres, du fait du temps et de sombres points juridiques, sont tombées dans le domaine public. Jusqu'à récemment, il était difficile d'avoir accès à ces oeuvres parce qu'elles n'intéressaient plus personne mis à part les cinéphiles sur certains grands noms. Avec l'ère numérique et le DVD, certaines sociétés se sont fait une spécialité d'exploiter les films du domaine public. Mais avec Internet, ces films peuvent en toute légalité être mis à disposition, chargés et copiés.

C'est ainsi que j'ai découvert ce site : public domain torrents qui propose en téléchargement quelques centaines de films du domaine public et, surprise, quelques oeuvres remarquables. Le site propose des fichiers torrents qui permettent de récupérer le film via un logiciel type Azureus.

Derrière le titre Any gun can play se cache le premier western d'Enzo G.Castellari : Vado...L'ammazzo e torno (Je vais, je tire et je reviens, 1967) qui emprunte son titre à une fameuse réplique de Le bon, la brute et le truand de Léone, comme il lui emprunte cette histoire d'un trio à la chasse au trésor. Rythmé et plein d'humour, avec notamment une excellente scène d'ouverture, ce western italien qui réunit Georges Hilton, Gilbert Roland et Edd Byrnes vaut le détour et la copie est honnête. Dans le même style, le superbe La mort était au rendez vous (Da uomo a uomo, 1967) de Giulio Petroni et l'amusant Boot Hill (La collina dei stivali, 1969) de Giuseppe Colizzi avec le duo Hill et Spencer.

La même conclusion peut s'adapter à Horror express sortit chez nous sous le titre Terreur dans le Shanghaï-Express. Réalisé en 1973 par l'espagnol Eugenio Martin, le film réunit les deux ténors du fantastique classieux : Christopher Lee en anthropologiste qui a découvert un bien curieux fossile et Peter Cushing, médecin qui va lui donner un coup de main à combattre la curiosité en question. Unité de temps, de lieu et d'action puisque tout se passe en une nuit à bord du transsibérien et que le fossile, vous vous en doutez, ne reste pas de glace et décime les passagers du train tout en les possédant, à la manière des zombies. Du fantastique sérieux comme on en faisait sur les traces de la Hammer à l'époque avec une seule fausse note, la prestation très cabotine de Telly Savalas en capitaine cosaque.

Dans la catégorie fantastique, on trouve aussi, outre La nuit des morts-vivants de Romero, la première version de The house of Haunted Hill de William Castle et celle de Last man on earth d'après Richard Matheson avec Vincent Price.

Toujours dans le cinéma de genre, l'un des meilleurs peplums : Hercule et la reine de Lydie de Pietro Francisci avec Steve Reeves, là encore une assez bonne copie, ce qui n'est hélas pas le cas des autres titres du même genre.

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La surprise, c'est la découverte dans la catégorie western du Judge Priest de John Ford. C'est le premier des trois films réalisés par Ford avec Will Rodgers avant la disparition de l'acteur dans un accident d'avion. Datant de 1934, c'était l'un des films préférés de Ford, au point qu'il en fera une nouvelle version en 1952, The sun shines bright (Le soleil brille pour tout le monde). C'est un petit bijou dans la veine de ces films simples et chaleureux que sont Young Mr Lincoln (Vers sa destinée, 1939) ou Wagonmaster (Le convoi des braves, 1950). On y retrouve son amour des petites communautés, sa nostalgie d'un Sud à la vie tranquille et une grande liberté de ton et de style comme dans cet inoubliable plan séquence où le juge, tout en remplissant des papiers, entonne un gospel en duo avec sa servante noire jouée par Hattie McDaniel. Un poil de paternalisme sans doute, mais un film à découvrir d'autant qu'il n'est pas édité en DVD sauf erreur de ma part.

Voilà, voilà. Il y a encore beaucoup à découvrir. Je ne sais pas si la notion de domaine public est vérifiée avec toute la rigueur nécessaire, mais cette initiative est un bel exemple, comme l'Internet Archive, de ce qu'il est possible de faire pour valoriser cet immense patrimoine. Bonne ballade.

Image : movieposters

02/10/2006

L'Art de Ford

Quelque chose que j'aime bien avec les blogs cinéma, c'est qu'au fil des lectures et des discussion, non seulement on peut découvrir de nouveaux films mais encore avoir envie d'en revoir certains que l'on pensait bien connaître et qui nous sont tout à coup présentés sous un jour tout à fait différent. On peut ainsi réévaluer tel film que l'on n'avait pas aimé où se retrouver impuissant à défendre tel autre.

C'est ainsi que l'autre jour, j'ai été pris de l'irrésistible envie de revoir Rio Grande, le film de John Ford, suite à une note plutôt assassine de Tepepa. Outre que je me suis surpris moi même du côté impérieux de cette envie, je me suis bien trouvé de l'expérience puisque je crois n'avoir jamais autant apprécié le film. Je dois avouer que j'étais resté, depuis ma dernière vision il y a quelques années, sur une impression assez proche de celle du chroniqueur. Et puis là, balance, j'ai découvert des tas de petites touches éminemment fordiennes qui m'ont ravi.

Le film résulte à la base d'un arrangement entre Ford et Republic Picture qui accepta de donner le feu vert au réalisateur pour faire L'homme tranquille à condition qu'il leur livre un western avant. La « trilogie de la cavalerie » qui comprend Le massacre de Fort Apache en 1948 et La charge héroïque en 1949 est donc une trilogie par nécessité. Rio Grande est tourné assez vite entre juin et juillet 1950 pour une sortie en octobre, ce qui laisse rêveur sur les délais de l'époque. Le film est assez mal aimé, tenu comme le plus faible de la série. Il y a pourtant la troupe de Ford, les thèmes de Ford et le style de Ford. Il est clair que le réalisateur avait déjà la tête en Irlande à préparer son projet suivant qui lui tenait tellement à coeur. Il a envisagé le film comme une récréation, injectant des séquences musicales et de comédie par simple plaisir et négligeant les réflexions philosophiques et historiques qui avaient donné leur poids aux deux opus précédents. Revenant au noir et blanc de Bert Glennon dans Le massacre de Fort Apache et Wagonmaster, il ne renouvelle pas non plus les fulgurances de la photographie en couleur de La charge héroïque.

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L'intérêt du film est ailleurs. Ford a utilisé ce film de commande pour s'entraîner à réaliser L'homme tranquille. Rio Grande, c'est l'histoire d'un couple qui se crée et d'une famille qui se reforme. Le couple est un couple de cinéma, Rio Grande c'est la rencontre de John Wayne, le déjà mythique (dans le rôle d'un colonel nordiste luttant contre les apaches) et de Maureen O'Hara, la rousse la plus explosive (dans le rôle de sa femme sudiste). Ils se sont séparés voici 15 ans parce que le colonel, obéissant aux ordres, a brûlé la plantation familiale de sa femme. Elle lui en veut bien sûr à mort. Ils ont un fils. Le fils après avoir échoué à West Point vient de s'engager dans les troupes de son père. La mère revient pour le reprendre. Voici pour l'enjeu familial. Ford était assez angoissé à l'idée de tourner une simple « histoire d'amour entre adultes » comme il définissait L'homme tranquille. Le voilà donc qui teste son couple dans ce film sensément d'aventures, observant comment fonctionne l'alchimie des corps, les jeux de regards, les frôlements de doigts. Et ça fonctionne. Les deux grands acteurs créent un ensemble de moments intenses qui sont du meilleur Ford et qui seront poussés à leur paroxysme l'année suivante. Par exemple le baiser, premier baiser passionné depuis 15 ans : Wayne revient d'une mission de secours épuisante. Il pénètre dans sa tente, c'est la nuit. Il allume une lampe à pétrole et, à peine au fond de la tente, quasiment tapie dans l'ombre, la silhouette de O'Hara se devine, il se tourne, éclaire ses yeux, elle a les lèvres qui tremblent et ils se jettent fougueusement dans les bras l'un vers l'autre. Pas un mot n'est échangé, c'est tout l'art du cinéma muet, l'art du cinéma pur.

Plus célèbre, il y a cette scène dans laquelle Wayne et O'Hara ont dîné ensemble le soir même de l'arrivée de la femme. Jusque là, c'est fleurets mouchetés. La fanfare de la troupe vient leur donner la sérénade. Ils chantent I'll take you home again Kathleen, chanson irlandaise traditionnelle (mais il parait qu'elle a été écrite par un allemand !) dont la traduction est : « je te ramènerais à la maison, Kathleen ». Elle s'appelle Kathleen. Elle est troublée mais on sent qu'elle apprécie, il apparaît un peu de buée sur ses yeux. Ca dure. Il ne sait plus où se mettre tellement il pense se faire rembarrer. Il se tortille; légèrement en retrait, il n'ose la regarder, attendant l'orage. C'est du grand Wayne, digne de James Stewart quand il joue les embarrassés. Mieux encore, parce qu'il est John Wayne quand même. Finalement il se lance « Je ne suis pour rien dans le choix de cette chanson ». « C'est dommage, Kirby, ça m'aurait fait tant plaisir ». Et j'imagine Ford, son mouchoir aux lèvres, assis sous la caméra, jubilant intérieurement en se disant « ça marche, bordel, ça fonctionne ». Ce sont de grands moments. Voilà, c'est ça Rio Grande, la naissance d'un couple de cinéma qui fonctionne. Le reste, bien sûr, ne peut pas faire le poids. La problématique avec les indiens, Ford l'a déjà traité, ce n'est pas le lieu, il s'en contrefiche. Du coup certains ont trouvé ce film raciste ce qui est idiot. Les scènes d'actions sont bien emballées, le final est quasi abstrait, mais Maureen O'Hara n'y est pas alors on se dépêche de retourner au fort, avec un Wayne blessé. C'est sa contribution à l'équilibre familial puisque elle, elle pardonne et reste finalement.

Un dernier petit truc que je n'avais jamais remarqué. Wayne a une conversation avec son fils qu'il n'a plus vu depuis 15 ans lui aussi. C'est militaire. Quand le fiston sort, Wayne repère un trou dans sa toile de tente et s'en sert pour évaluer la taille de son rejeton. Il a alors un petit éclair de fierté dans l'oeil.

Le DVD

Le Bouquinde Patrick Brion que je viens de terminer. Joli pavé avec beaucoup d'illustrations.

Photographie : Speakesy.org


17/09/2006

Jerry fois trois

Les grands espaces selon Jerry Lewis : Cinderfella (Cendrillon aux grands pieds, réalisé par Frank Tashlin en 1960), The Bellboy (Le dingue du palace, réalisé en 1960 par Jerry Lewis) et The patsy (Jerry souffre-douleur réalisé par Jerry Lewis en 1964).
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11/09/2006

Interlude

Ce sont les limites du sytème Youtube. L"extrait vidéo que je vous avais mis en interlude a été retiré par son utilisateur. C'était, pour ceux qui connaissent le film, une courte minute du Septième sceau d'Igmar Bergman lorsque le saltimbanque voit apparaître à l'orée de la forêt une dame faisant marcher un tout petit enfant nu. Une image paisible.

09/09/2006

Nous vivons une époque formidable

Il est furieux, Jean-Michel Frodon, dans son éditorial du dernier numéro des Cahiers du Cinéma. On a osé s'attaquer au dogme, en l'occurrence le texte de Rivette sur Kapo de Gillo Pontecorvo dont je vous parlais cet été. D'aucuns auraient flanqué des coups sur les colonnes du temple à l'occasion de la sortie du DVD et des commentaires afférents. Frodon se dresse telle la statue du commandeur, drapé dans ses grands mots : Morale, Risque Critique, Symbole, Rigueur. Il renouvelle la bulle rivettienne « le film [est] effectivement abject ». Fermez le ban. Rien à re-voir. Le dogme est « le symbole d'une approche critique rigoureuse ». C'est « un point d'appui essentiel ». Et la huitième merveille du monde. Ceux qui oseraient contester les saintes écritures sont « une tendance puissante de la liquidation (sic) de la pensée critique dans le domaine du cinéma ». Et défense de rire. Tout à sa fureur, Frodon se laisse aller à des méthodes éprouvées : attaques personnelles et légère mais significative torsion de la réalité. Ainsi Rony Brauman qui prend la défense du film de Pontecorvo dans les bonus du DVD manifeste « un impressionnisme sans pensée ni goût » et est d'ailleurs le co-auteur d'un « documentaire truqué sur le procès Eichman » (Un Spécialiste avec Eyal Sivan). Ainsi Paul-Louis Thirard « un critique d'une autre époque » qui avait fait un article de synthèse et pointait les manques de Rivette comme de Daney puis de leurs disciples manifeste, lui, une « aigreur d'arrière garde ». Charmant. Cher monsieur Frodon, monsieur Thirard n'a jamais traité monsieur Rivette de « menteur myope ». Il a simplement fait remarquer ce que n'importe qui peut constater, que la description du fameux travelling par l'auteur de Va savoir est quelque peu exagérée et qu'il n'y a pas de recadrage spécifique sur la main. Je vous assure. Il suffit de lire l'article dans Positif de mai et de regarder le DVD de Kapo sans oeillères. Le risque critique c'est un peu cela aussi.

07/09/2006

Sur le ring

Approchez, venez voir ! La combat de l'année si ce n'est du siècle ! Une nouvelle version mise au goût du jour de l'éternelle querelle des anciens et des modernes ! Deux cinéastes, deux hommes engagés et enragés mais dans deux directions aussi opposées que possible. Avec du sang, des larmes, de la guerre et des beaux paysages, approchez !


A ma gauche, Ken Loach dit l'ange rouge du Warwickshire, 60 ans, 24 films, sujet britannique, cinéaste marxisant, de gauche, antilibéral, altermondialiste, anti-impérialiste, humaniste. L'ami des enfants maltraités, des chômeurs écossais, des cheminots anglais, des anarchistes espagnols et des révolutionnaires irlandais. Académique, didactique, donneur de leçon, démonstratif, lourdingue, pépère sur la fin. « ce n'est pas un cinéaste mais quelqu'un qui se sert du cinéma pour faire passer un discours » dit un de mes amis. « Mais quand même, parfois, il trouve quelque chose » ajoute-t'il. Aime à filmer les groupes, les discours politiques, l'action révolutionnaire et la guérilla. Ken Loach qui se présente à vous avec Le vent se lève, l'horreur de la guerre fratricide en Irlande en 1920 – 1921 avec vertes collines, cottages, ignobles black-an-tans, anglais colonialistes, tortures, ongles arrachés, exactions, tabassages, coups de main, quasi scalp de l'héroïne, chaste baiser dans un grenier et exécution en famille.


A ma droite, Bruno Dumont dit le bourreau de Bailleul, 48 ans, 4 films, français du nord, cinéaste total, enseignant en philosophie, catholique, mystique, réaliste jusqu'à la crudité, maître du champ, du contrechamp, du hors champ, du chant du monde et de St Jean la Croix-des-Champs. L'ami des prénoms impossibles, des plans séquences, des paysans de sa Flandre natale, des jeunes taiseux, des flics timides, des acteurs non-professionnels et d'une certaine idée du cinéma américain. Lent, lourd, réactionnaire, roublard, impossible, provocateur, posant problème. Il aime citer Cézanne qui peignait la Sainte Victoire pour réfuter l'idée de morale dans son dernier film où il met en scène un viol collectif. Il est, selon certains de ses admirateurs, l'un des seuls sinon le seul en France « qui prenne encore le risque de la mise en scène ». Il a pour d'autres une « vraie proposition de cinéma ». Bruno Dumont qui se présente avec Flandres, de jeunes hommes qui partent pour une guerre indéterminée aux accents bien réels, une jeune femme qui les attends; avec viol collectif donc, castration, patrouille décimée, hélicoptère, exécutions, grands champs du Nord, arbres sur l'horizon façon Tarkovski, coïts, internement psychiatrique et amour fou.


A ma gauche la palme d'or, à ma droite le prix spécial du jury. Deux conceptions du cinéma (n'en déplaise au second), deux conceptions de l'humanité (n'en déplaise au premier). Et un match critique qui se révèle passionnant quelque soit le partit que l'on en prenne. Approchez, venez voir !


Chez Sandrine Dumont et Loach

Chez Pierrot Loach et Dumont

A Caen Dumont et Loach


(L'aboyeur précise qu'au moment ou sont écrites ces lignes, il n'a toujours pas vu Flandres et que les éléments du portrait proviennent des nombreux entretiens du cinéaste. Ceci n'ôtant rien à l'intérêt qu'il éprouve pour tout cela).

15/08/2006

Pièce à convictions

Travelling : dire qu'il est affaire de morale. Prendre pour exemple celui de Kapo.

Charles Tesson. Petit dictionnaire des idées reçues de la critique (Panic N°4)

 

Dans le numéro de mai de Positif, Paul Louis Thirard revient sur le fameux texte de Jacques Rivette à propos du non moins fameux travelling de Kapo, le film de Gillo Pontecorvo. A l'origine, une formule de Luc Moullet reprise et inversée par Jean Luc Godard (Le travelling est affaire de morale) puis illustrée par l'exemple par Jacques Rivette dans un article intitulé De l'abjection paru dans les Cahiers du Cinéma 120 (juin 1961). Plus tard Serge Daney dans le travelling de Kapo paru dans Trafic 4 (1992), fait du texte de Rivette un élément fondateur de sa cinéphilie. Ces textes, comme s'en amuse Tesson, sont toujours emblématiques d'une certaine idée de la mise en scène et occupent une place de premier ordre dans l'histoire de la critique de cinéma.

 

Rivette : Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés : l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’à mon plus profond mépris.(De larges extraits ICI)

 

Daney : Abrupt et lumineux, le texte de Rivette me permettait de mettre des mots sur ce visage-là de l’abjection. Ma révolte avait trouvé des mots pour se dire. Mais il y avait plus. Il y avait que la révolte s’accompagnait d’un sentiment moins clair et sans doute moins pur : la reconnaissance soulagée d’acquérir ma première certitude de futur critique. Au fil des années, en effet, « le travelling de Kapo » fut mon dogme portatif, l’axiome qui ne se discutait pas, le point limite de tout débat. Avec quiconque ne ressentirait pas immédiatement l’abjection du « travelling de Kapo », je n’aurais, définitivement, rien à voir, rien à partager.(Le texte complet en pdf ICI)
 

Pontecorvo :


 

 

Daney avoue n'avoir pas vu le film et plus exactement estime qu'il lui suffit de l'avoir vu à travers les mots de Rivette. Bien que connaissant ce texte, j'ai toujours eu envie de le voir, Kapo, parce que j'aime me rendre compte par moi-même, que je m'exprime sur ce que je vois et que le sujet, moral, éthique, historique, artistique, cinématographique, me touche. Évidemment, après en avoir autant lu, j'aurais du me douter qu'il ne me serait pas possible de voir ce passage « normalement ». Je ne sais pas ce qu'en aurait pensé Daney s'il s'était décidé, mais je ne retrouve pas dans les images de Pontercorvo celles que me suggéraient les mots et la colère de Rivette. Le travelling est peu appuyé, tout comme la contre-plongée et je ne vois pas d'effet particulier sur la main. C'est ce que relève aussi Thirard à partir du livre d'entretien d'Irène Bignardi Mémorie estorte a uno smemorato : Vita di Gillo Pontecorvo. On peut aussi se dire que les figures cinématographiques ayant évolué depuis 1960, on ne peut voir ce travelling de la même façon qu'à l'époque.

Bien sûr, ce qui a cristallisé l'attaque de Rivette sur ce plan, c'est la dramatisation d'ensemble du film. Kapo est le premier film occidental (les polonais ont sortit en 1948 l'étonnant La dernière étape de Wanda Jakubowska, rescapée du camp d'Auschwitz, et tourné sur place dès 1947 avec d'autres survivantes) à aborder de front les camps nazis à travers une fiction. C'est l'histoire d'Édith, une jeune pianiste juive française (jouée par Susan Strasberg) qui est déportée avec ses parents à Auschwitz. Elle échappe à la mort en cachant son identité juive sous celle de Nicole, une « droit commun » française qui vient de décéder. Envoyée en camp de travail, avec le soutien de Térèse (Emmanuelle Riva), une résistante, elle remonte la pente et décide de tout faire pour survivre. Elle accepte de se prostituer avec les SS et devient Kapo, c'est à dire gardienne de ses co-détenues, dure et insensible. La rencontre avec un prisonnier russe (Laurent Terzieff) et l'exemple de Térèse l'amèneront à se sacrifier lors de la révolte du camp.

Le film s'appuie sur des ressorts dramatiques classiques voire quelque peu mélodramatiques lors de la dernière partie. Mais au-delà de l'anecdote, ce qui intéresse Pontecorvo, c'est d'abord le processus de déshumanisation qui fonde l'univers concentrationnaire et cette partie me semble bien traitée. Dans le contexte du film, le travelling arrive à un moment dramatiquement fort, celui du suicide de Térèse. Celle-ci incarne l'esprit de résistance durant toute la première partie et son parcours suit une courbe inverse de celui d'Édith-Nicole. Son renoncement du fait des privations et de l'épuisement est caractéristique de la façon dont le système brisait les âmes les plus fortes. Son suicide, même s'il peut être interprété comme un ultime sursaut de dignité, est un moment de profond désespoir. A quoi donc peut bien penser Pontecorvo lorsqu'il décide de filmer ainsi Emmanuelle Riva ? A faire un joli mouvement de style ? N'est-il préoccupé que d'esthétisme ? Je trouve l'explication un peu courte. Pontecorvo a été résistant, partisan communiste et il est juif. C'est un homme engagé qui s'exprime sur des questions qui lui sont proches et sensibles. Il est à un moment clef de son film. Il a choisi une actrice qui dégage physiquement l'idée de force morale. Le personnage de Térèse est une part de lui-même, un hommage sans doute aussi à ses camarades de combat. Je vois dans ce corps d'Emmanuelle Riva prise entre ces barbelés et ce ciel lourd l'expression de ses plus grandes terreurs. Non pas des terreurs abstraites d'artiste mais de celles qu'il avait pu, résistant clandestin, ressentir dans sa chair. La terreur d'être brisé moralement par le système qu'il combattait. Rivette n'a pas choisi ce plan au hasard ; il résume bien l'un des enjeux majeur du film mais nous n'y voyons pas la même chose.

On ne s'interroge que très rarement sur les images mentales d'un lecteur. Au cinéma, les images semblent être uniques, là devant nos yeux, et j'ai longtemps cru qu'elles ne pouvaient qu'être lues d'une seule façon. Mais à chaque discussion polémique, je me rends compte à quel point c'est faux. Rien n'est plus retors que l'image avec son hors champ, sa signification propre et celle qu'elle acquiert entre deux autres. On la lit avec son bagage, ses « dogmes portatifs », sa sensibilité, son sens moral, son expérience, son aveuglement amoureux, ses partis pris définitifs, ses convictions.

Plusieurs choses me gênent dans les textes de Rivette et de Daney. La première, c'est le vocabulaire : « abjection », « plus profond mépris », « point limite », « rien », « définitivement ». Au-delà de la violence des mots, une violence que je trouve toujours un peu artificielle pour parler de cinéma et d'art en général, il y a une volonté de fermeture, un énoncé catégorique qui clôt par avance toute discussion, l'expression d'un dogme, portatif ou non, que rien ne saurait remettre en question. Or l'Art (pour s'en tenir à ce sujet) a toujours progressé par la remise en cause des dogmes et une constante recherche sur les modes de représentation. Est-ce à dire pour autant que tous les modes de représentation se valent ? Bien sûr que non. Certains se fourvoient, certains s'égarent, d'autres mènent dans des impasses. Mais chaque direction prise ouvre des voies pour ceux qui suivent, en confirmation ou en réaction. En ce sens, Kapo a eu son importance comme l'ont eu à leur moment Nuit et Brouillard, la série Holocauste, Shoah ou La liste de Schindler. Pour approcher la synthèse chère à Rivette, j'ai besoin de ces différentes expressions : Pontecorvo et Resnais, Benigni et Munk, Lanzmann et Spielberg, Chaplin et Jakubowska, Cavani et Lubitch. Et comme l'écrit Thirard, la grille de lecture pour ces différentes expressions n'est pas la même, dépendant du temps, du lieu et des préoccupations intimes de chacun.

La seconde chose, c'est cette notion de mépris. Il y a là un glissement pour moi insupportable de l'oeuvre à l'homme. Pontecorvo n'a certainement pas le profil abject. Il n'est ni Céline, ni Riefenstahl, ni même Autant-Lara. En 1965 il réalise un film qui fera date sur la guerre d'Algérie : La bataille d'Alger. En 68, ce sera Queimada, parabole sur le colonialisme avec Marlon Brando et en 1980, Ogro sur le franquisme avec Gian Maria Volonte. Pontecorvo est un homme en prise avec quelques unes des grandes questions de son temps, comme le sont ses acteurs, Emmanuelle Riva, égérie de Resnais la même année pour Hiroshima mon amour, Susan Strasberg et Laurent Terzieff, comme l'est aussi son scénariste Franco Solinas, l'un des plus remarquables auteurs italiens à qui l'on doit, outre ses collaborations avec Pontecorvo, les scénarios de Quien sabe de Damiano Damiani, Le Mercenaire de Sergio Corbucci, Tepepa de Giulio Petroni et Colorado de Sergio Sollima, autant de westerns aux implications politiques, paraboles tiers-mondistes (on pourrait dire aujourd'hui alter-mondialistes) alliant cinéma populaire et réflexion engagée. Solinas qui écrira aussi Salvatore Giuliano pour Francesco Rosi, État de siège pour Costa Gavras et Monsieur Klein pour Joseph Losey. Si l'on parle d'abjection et de mépris ici, quels mots utiliser pour, disons La grande vadrouille ou La grande évasion et leurs visions ludiques, films inoffensifs d'apparence mais qui ont conditionné à grande échelle une image de l'occupation ou des camps allemands ?

Ce que je peux comprendre, c'est que l'on ait du mal à s'imaginer réunir une équipe, installer caméra et projecteurs, faire reconstruire barbelés et miradors et demander à des figurants et des acteurs de « jouer » une scène de camp. J'ai plus de mal à admettre que l'on préjuge de la légèreté, de l'absence de « crainte et tremblement » de la part de ceux qui trouvent le courage de le faire. J'ai toujours retenu un entretien avec Jean-Luc Godard paru dans un spécial Cannes du Matin en 1980. A une question sur ses projets, il évoquait un film sur les camps et disait y renoncer parce qu'il lui faudrait des figurants de 40 kg. C'est une manière d'aveu, Godard ne s'imaginait pas aux prises avec ces problèmes concrets de mise en scène, je dirais de façon physique. Attitude honnête et respectable et qui le serait d'autant plus s'il ne regrettait pas dans les Histoire(s) du cinéma que le septième art n'ait pas filmé les camps tout en se souvenant, ailleurs dans un entretien à l'Humanité, que Chaplin l'avait fait dès 1940 (comme Borzage). De même si Rivette critique peut s'opposer au cinéma tel que le conçoit Pontecorvo et le clouer sur ses rails de travelling, je regrette que Rivette cinéaste (admirable par ailleurs) ne se soit pas risqué à aborder le sujet, pas plus que les cinéastes de sa génération, Resnais mis à part. Je note aussi la remarquable discrétion qui a prévalu à l'époque sur la guerre d'Algérie, René Vautier étant l'exception remarquable. On rapprochera cette notation du regret de Daney dans Persévérance que ce conflit n'ait pas été filmé et du fait que c'est Pontecorvo qui acceptera d'aller faire La Bataille d'Alger, film qui sera interdit en France jusqu'en 1971. Tout m'apparaît comme si le débat paralysait la création, comme si l'on manquait de foi dans le cinéma, comme si l'on préférait s'opposer par un texte plutôt que par un film. Quand Sam Peckinpah veut faire éclater sa colère contre une certaine représentation de la violence au cinéma, il fait La Horde sauvage. Il obtient d'ailleurs un résultat ambigu. C'est le risque. La force du cinéma italien de ces années 55-75, des Rosi, Pasolini, Pontecorvo, Sollima, Monicelli... c'est bien de se coltiner avec la réalité sur tous les fronts et avec leur art de cinéastes. Et cette attitude serait méprisable ? Non, vraiment non.

Une petite chose qui m'irrite aussi, c'est le « de gauche » de Daney dans « l'Italien de gauche Gillo Pontecorvo », qualificatif qui sonne comme un discrédit, reproche habituel fait à des cinéastes comme Guédiguian, Loach, Costa Gavras, Carpita... l'absence de représentation de «l'autre » et autres fadaises sur lesquelles je n'ai pas envie de m'étendre pour cette fois.

La morale pour finir. Rivette et Daney se placent sur son terrain pour mieux enfoncer Kapo dans son abjection. Ils opposent ainsi Nuit et brouillard d'Alain Resnais qui serait un film juste à Kapo qui ne le serait pas. Il est toujours risqué de distribuer ainsi bons et mauvais points car le temps et l'Histoire peuvent amener à nuancer des positions trop rigides. Enfant, j'ai, comme beaucoup d'autres je suppose, appris ce qu'avaient été les camps par le film de Resnais. C'est un film qui m'a profondément marqué et qui continue à le faire parce que, comme l'écrit Rivette, on ne s'habitue pas aux images de Nuit et brouillard(ce qui ne veut pas dire que l'on s'habitue forcément aux autres). Le film a effectivement une juste distance par rapport à son sujet, mais depuis Le chagrin et la pitié et Shoah, il faut admettre que sa représentation n'est pas complètement juste dans la mesure où le film aborde le camp de concentration « classique » et non l'extermination (la spécificité du génocide juif est quasiment absente). En raccourci Resnais parle de Buchenwald et non de Treblinka. D'autre part, à l'exception du plan (censuré) du gendarme français, le film n'évoque pas la part de la collaboration. Le film, faut-il le rappeler, était une commande d'organisations de résistants et déportés fait à une époque ou l'image d'une France résistante était le modèle incontesté. Kapo est plus explicite sur le premier sujet, montrant rafle et déportation de juifs en tant que juifs et faisant de la négation de son identité juive la condition de la survie de son héroïne. Si le film perd un peu en route cet axe, l'affirmation finale de son identité retrouvée par la jeune femme est un moment fort. Le film de Pontecorvo en est-il pour autant juste ? Difficile à dire. Vu aujourd'hui, je le trouve mal construit, pris entre une première partie assez forte, le passage à Auschwitz, la découverte du camp de travail; et une seconde partie dominée par l'intrigue mélodramatique qui passe mal. Trop envahissante et datée, elle prend le pas sur les thématiques amorcées dans la première partie : le phénomène de déshumanisation et l'enjeu de l'identité. Pontecorvo et Solinas n'arrivent pas à se détacher d'une narration classique accrochée à la béquille inutile de l'intrigue. Enfin, la musique de Carlo Rustichelli est trop appuyée et étouffe la justesse des images. Si je devais reprocher quelque chose au travelling, c'est la musique qui le précède. Le film ne manque donc pas de défauts ni d'angles d'attaque, mais celui de la morale me semble injuste. Je veux bien que les travellings soient affaire de morale, mais ils restent indissociables de ce qui est exprimé à travers eux et ce que Pontecorvo a essayé de faire passer à l'époque me semble digne d'intérêt sinon d'estime.

 

Pistes

Un débat de haute tenue autour du dessinateur Yslaire à partir de Rivette.

Un entretien avec Gaspard Noé.

« Les ficelles de Pontecorvo » par Jacques Mandelbaum dans Le Monde

Réflexions chez J(...)-S(...)

Séminaire Shoah et cinéma

L'abjection chez Turner

Le DVD chez Carlotta films

31/07/2006

Le charme exotique des affiches nippones de western italien - Partie 2

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De haut en bas : Face à Face de Sergio Sollima, Sugar Colt de Franco Giraldi et Tire encore si tu peux de Gulio Questi   
Source : Syu-wa
 

29/07/2006

Comment j'ai manqué les années 70.

Tout d'abord, j'avais 6 ans en 1970 ce qui me donne quand même des circonstances atténuantes. A l'époque, j'habitais Paris, dans le 12e arrondissement, près de la Porte Dorée. Il y avait deux cinémas, tous deux disparus depuis bien longtemps. Le Daumesnil sur l'avenue du même nom, était un cinéma de quartier typique. C'est la première salle où mes parents m'ont laissé aller seul. C'est là que j'y ai découvert quelques-unes des oeuvres clefs qui ont déclenché ma cinéphilie. Comme pour beaucoup d'enfants (sauf Serge Daney), mes parents m'expédiaient facilement voir les Disney. Mais à l'époque déjà, le western était ce que je préférais. Plaisir d'autant plus fort que c'était mon propre choix. C'est dans cette salle que j'ai découvert les films essentiels de Sergio Léone, Il était une fois dans l'ouest, Le bon, la brute et le truand et Il était une fois la révolution qui m'a sans doute le plus marqué par sa violence et son côté sombre. C'est là aussi que j'ai découvert 2001 qui a provoqué une profonde et curieuse réaction chez moi. Sortit du film, je n'y avais rien compris je crois, mais j'avais eu le sentiment d'assister à quelque chose d'important. Pour tenter de comprendre je me suis précipité sur le roman d'Artur C. Clarke, mais ça ne m'a pas beaucoup aidé. Et à partir de là pendant cinq ou six ans, je me suis sentit incapable de voir un autre film de science-fiction, persuadé que j'étais qu'il n'arriverait pas à la cheville de celui que je venais de voir. C'est ainsi que je suis passé à côté de La guerre des étoiles, Rencontres du troisième type et Alien (là en plus, j'avais une frousse monstre) à leur sortie. Il m'a fallu attendre 1979 et un ami qui m'a traîné voir Star trek, le film pour me réconcilier avec le genre. Ne riez pas, la réalisation de Robert Wise lorgnait délibérément sur cette de Kubrick et c'est le même Douglas Trumbull qui s'est occupé des effets spéciaux. Revenons au Daumesnil. Ce que j'aimais aussi, c'étaient les films d'aventures teintées de fantastique ou d'histoire. L'influence de Jules Verne certainement que je lisais beaucoup durant ces années d'enfance. D'où mon attirance pour des films comme L'île sur le toit du monde, Le sixième continent, Le dernier dinosaure, 20 000 lieues sous les mers, La Fayette, Les dix commandements, Le pont de la rivière Kwai...

L'autre salle, c'était l'Athéna. J'ai le souvenir d'un cinéma très beau, très propre, très clair. Une salle plutôt style Art et essai avec un côté temple, des fresques sur les murs, une atmosphère feutrée. Peut être que ma mémoire enjolive. La programmation y était en tout cas très différente de celle du Daumesnil et c'est d'ailleurs là que mes parents qui ont toujours beaucoup aimé le cinéma, aimaient aller. J'y allais moins souvent parce que les films y étaient plus « adultes » et parce que ceux qui me donnaient envie étaient souvent interdits au moins de 13 ou 18 ans. Je me souviens pourtant d'avoir vu les bandes annonces de Orange mécanique, Barry Lyndon, Obsession, Crias Cuervos, Carrie... qui me fascinaient tout autant qu'elles m'effrayaient. Des images plus fortes que celles des films qu'elles précédaient.

J'ai repensé à tout cela en lisant le dossier de Positif sur les années 70 du cinéma américain. En 1977, nous sommes partis nous installer à Nice et il y a eu une année de flottement avant que nous ne nous installions tout près d'un cinéma légendaire à Nice : le Mercury, place Garibaldi. 7 salles à l'époque, toutes art et essais. C'est là que ma cinéphilie a pu s'affirmer petit à petit et que j'ai pu embrayer avec succès sur les années 80. Entre temps, ce seront la télévision et la cinémathèque niçoise qui m'auront permis de rattraper mon retard sur les années 70. Mais aujourd'hui, quand j'évoque les nombreux noms et titres de ce cinéma américain qui m'est si familier, je me rends compte que je n'ai pas découvert un seul de ces films au moment de sa sortie.

Ca ne m'a pas empêché de m'amuser au jeu de la liste telle que l'a pratiquée l'équipe de Positif et, respectant leur « cahier des charges », voici mes vingt (pas pu faire moins) films préférés, USA, 1970-1979 :


MASH Robert Altman

French Connection William Friedkin

Deliverance John Boorman

Jeremiah Johnson Sidney Pollack

Pat Garrett et Billy the kid de Sam Peckinpah

L'exorciste de William Friedkin

Phantom of the Paradise Brian de Palma

The Rocky horror and picture show Jim Sharman

Zombie de Georges Romero

Taxi Diver Martin Scorcese

Assaut de John Carpenter

Annie Hall de Woody Allen

Voyage au bout de l'enfer de Michael Cimino

Que le spectacle commence de Bob Fosse

Rencontres du troisième type de Steven Spielberg

Apocalypse now de Francis Ford Coppola

Star Wars de Georges Lucas

Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper

Frankenstein Junior de Mel Brooks

1941 de Steven Spielberg

28/07/2006

Le charme exotique des affiches nippones de western italien - Partie 1

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De haut en bas : Companeros ! de Sergio Corbucci, Le grand silence du même et On l'appelle Trinita de E.B. Clucher    
Source : Syu-wa
 
 

26/07/2006

Lectures estivales

J'aime bien lire Manière de voir, la revue du Monde Diplomatique. Je ne suis pas toujours d'accord, je m'énerve parfois de leur dogmatisme, mais leurs points de vue changent agréablement de ce que je lis d'ordinaire sur le cinéma. Le numéro 88 est consacré aux cinémas engagés et c'est Land and freedom de Ken Loach qui fait la couverture. Tout un programme. En l'occurrence un tour du monde assez complet et fort intéressant des cinémas politiques. J'ai appris un tas de choses autour du tournage du Cuirassé Potemkine. Je vous en recommande chaudement la lecture et ce n'est pas qu'une façon d'écrire.

 

Les Cahiers du cinéma mélangent les torchons (Shyamalan) et les serviettes (Eastwood, Mann) pour un dossier sur le Hollywood des années 2000. L'article de Jim Hoberman sur Steven Spielberg est une compilation des clichés critiques qui m'énervent sur le sujet. Déjà, c'était mal partit et la suite n'a rien arrangé. L'ensemble voudrait nous faire croire que le système Hollywoodien a encore quelque chose de génial ce qui me laisse largement dubitatif.

 

Tout autre est le magnifique dossier que le numéro estival de Positif consacre à l'Hollywood des années 70. Un ensemble critique riche, cohérent et érudit fait revivre un moment cette époque véritablement créative du cinéma américain. Coppola, Scorcese, Friedkin, Penn, Pollack, Spielberg, Rafleson, Hellman, Allen, Altman, Peckinpah... les noms s'enchaînent et rendent plus tristes par contraste nos pauvres années 2000. Enfin celles de Hollywood en fait car aujourd'hui la richesse, l'originalité, la créativité au cinéma existent toujours et elles sont en Asie. Système oblige, elles sont plus difficile d'accès pour nous, spectateurs, mais n'en sont pas moins réelles. Je rêve parfois à ce qu'une union des talents d'alors qui eurent un instant le pouvoir, aurait pu donner pour les décennies à venir. Mais c'était sans doute impossible. William Friedkin résume leur échec symbolique. Avec Peter Bogdanovich, ils eurent le scénario de Star Wars entre les mains : « J'ai lu le scénario et n'y ai rien compris ; ça me paraissait idiot . Bogdanovich n'a rien pigé non plus [..] Voilà pourquoi aujourd'hui je suis dans une chambre minable au Ritz, alors que Lucas vit dans un palais plus grand que Versailles ! ». Le film marqua un tournant radical « C'est comme si j'avais été marchand de chevaux et que le type en face venait d'inventer la Ford T ». A lire à l'ombre, longuement.

21/07/2006

Peckinpah, Hawks et Léone

Howard Hawks n'aimait pas trop le cinéma de Sam Peckinpah. Interrogé sur La horde sauvage par Jim McBride, il lui répond (de mémoire) : « j'ai le temps de tuer trois types, de les emmener au cimetière et de les enterrer avant qu'un seul des siens ait fini de tomber au ralentit. ». Pourtant, à revoir le film une nouvelle fois, le fameux « sentiment de perte » que l'on ressent à la fin du film a beaucoup à voir avec le cinéma tel que le concevait Hawks. Si l'on s'attache à ce point aux personnages bien qu'ils nous aient été montrés dans toute la crudité de leur violence, c'est que l'on a appris à vivre avec eux pendant deux heures. Appris à connaître ces professionnels liés par une activité aventureuse dans laquelle ils excellent, ces hommes qui forment un groupe, tendu certes, mais uni par une même éthique, cette même éthique qui leur permet de se comprendre sans se parler avant d'entamer leur marche finale vers la mort. Une éthique de la vie commune, du groupe, qui prend toute sa dimension dans les deux très beaux moments de détente : après le hold-up manqué et lors de la séquence de la bouteille après le vol réussi des armes. Un art de vivre ensemble qui culmine lors de la séquence clef du village mexicain, séquence élégiaque qui rend poignante le passage de leur départ, séquence qui fut largement improvisée sur le tournage, et qui est symboliquement reprise lors du générique de fin. Sur tous ces aspects, les hommes de la horde sont proches du groupe de pilotes de Geoff Carter dans Seuls les anges ont des ailes, de la bande du shérif Chance dans Rio Bravo où des traqueurs d'animaux d'Hatari. Si à l'évidence Peckinpah était fasciné par l'esprit fordien, ses groupes les plus réussis (Major Dundee, La Horde sauvage, Croix de fer) ont une dynamique toute hawksienne. Ce qui devait laisser perplexe le « renard argenté » car ce que Hawks ne pouvait accepter, c'est la dimension qui fait l'ambiguïté du film et sa réussite, c'est le fait que cette éthique soit portée par des bandits, des tueurs. Les personnages de Hawks sont des personnages positifs et lorsqu'il décrit un groupe de bandits comme dans Scarface, il n'y a aucune fascination envers eux. Et quand Tony Montana meurt, pas de sentiment de perte, rien qu'un regard glacé sur son cadavre.


Sergio Léone semble n'avoir pas trop aimé non plus le cinéma de Sam Peckinpah. Il élude les questions à ce sujet. On pourra penser qu'il le voyait à l'époque comme un rival ou, compte tenu de son fort ego, comme quelqu'un qui cherchait à importer, à ramener en Amérique, le style qu'il avait créé. Plus profondément, lui qui venait de sortir Il était une fois dans l'Ouest quelques mois auparavant, devait sentir que Peckinpah avait réussi quelque chose qui lui échappait et qu'il n'atteindrait que dans son film suivant, Il était une fois la révolution, atteindre une véritable profondeur humaine. Léone, comme Peckinpah, admirait les films de John Ford et son esprit tout en en sentant les contradictions. Leurs oeuvres respectives sont des méditations sur ce cinéma et sa morale : la naissance d'une nation, le Nord et le Sud, le chemin de fer, le progrès, la fin d'un monde, le western en tant que créateur de mythe, l'esprit pionnier, une certaine façon d'être, tout est repris, questionné dans leurs films. Mais Leone devant La horde sauvage devait sentir que ses films s'en tenaient jusqu'alors à de magnifiques exercices de style avec une dimension enfantine, celle qu'il revendiquait des gamins qui jouent aux cow-boys (littéralement citée dans Et pour quelques dollars de plus). Jusque là, ses personnages n'ont rien de très humain mis à part Tuco, le premier de ses héros picaresques, et Jill, son premier personnage féminin fort. Les héros de Peckinpah portent un poids autrement conséquent d'humanité, Pike, Thorthon et Dutch en particulier. Quand ils se regardent, ce n'est pas pour s'affronter, se jauger, c'est pour communiquer des sentiments et c'est cette force des sentiments qui les rend si vivants et le film si vrai. Et puis Léone qui avait toujours bataillé pour obtenir de grands acteurs américains, devait envier le fait que Peckinpah, après avoir fait jouer des légendes comme Joel McCrea et Randoph Scott, travaillait avec deux acteurs particulièrement représentatifs de la troupe de Ford : Maureen O'Hara pour son premier film et Ben Johnson, Tector Gorch dans La horde sauvage, qui joue aussi dans trois autres des ses oeuvres. Bien sûr, Leone avait eu Henry Fonda, mais c'était pour renvoyer une image pervertie du héros de La poursuite infernale. Et ainsi, c'est dans Il était une fois la révolution, qui se passe au Mexique pendant la révolution (forcément), que Léone développera deux ans plus tard son véritable premier couple, Juan et John, fonctionnant sur la profondeur de sentiments contradictoires mais réciproques.

17/07/2006

Dédicace

A mon visiteur portugais. Un homme de goût.

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 Source image : Sugar

12/07/2006

Revue de presse

Alors que les députés de gauche et du centre déposent un recours contre la loi DADVSI, il est amusant de lire le coup de gueule poussé par Jean Luc Porquet dans le dernier numéro du Canard Enchaîné. Comme nombre de ses confrères critiques et journalistes, il a été invité à la grande projection en avant première dans une salle des Champs Elysées pour la sortie de la nouvelle version de Superman mise en scène par Bryan Singer. Et Porquet de s'indigner qu'ils en profitent pour « Fliquer des centaines de journalistes et d'invités qui s'y rendent. Mieux : les intimider par écrit ». Vous connaissez tous ces messages hautement énervants : pas d'appareil enregistreur, fouille à l'entrée, poursuites judiciaires au cas où, qui vole une auto vole un Superman, etc. M Porquet a fait la seule chose à faire, il n'est pas allé voir Superman en avant-première. Au Canard, dit-il, « nous aimons exercer notre métier [...] sans parano sécuritaire ». Les justes mots.