05/12/2011

Fantômes de l'opéra

 Le fantôme de l'opéra, roman de Gaston Leroux est à mi-chemin entre le policier et le fantastique, comme souvent chez cet auteur. Paru en 1910, il possède une matière romanesque dense, évocatrice d'images belles et terrifiantes, une puissante poésie de l'étrange. Dans les sous-sols de l'Opéra Garnier vit Érik, musicien génial et défiguré. Il se prend de passion pour la jeune chanteuse Christine Daaé, lui enseigne le chant et la protège. Quand la jeune femme s'éprend de Raoul de Chagny, le fantôme devient fou de jalousie et se transforme en redoutable tueur. Cette trame à la fois forte et simple, forte parce que simple, a inspiré quelques cinéastes de haut calibre tandis que le superbe personnage du fantôme donnait lieu à quelques interprétations puissantes. On se souviendra selon ses goûts, du masque grimaçant et grotesque de Lon Chaney pour Rupert Julian (version 1925), de l'élégance de Claude Rains chez Arthur Lubin (version 1943), du pathétique William Finlay en Winslow Leach pour la version rock de Brian De Palma en 1974, version qui creuse le fond du roman en lui greffant le mythe de Faust. Il y en eu d'autres, plus ou moins réussies, et puis celles de deux grand maîtres de l'horreur : l'anglais Terence Fisher en 1962 et l'italien Dario Argento en 1998.

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Fisher met en scène sa vision à la suite de ses relectures du Docteur Jekyll et du loup-garou. Son film bénéficie des talents conjugués de l'équipe Hammer pour ce qui est à l'époque son plus gros budget. Riches décors de Bernard Robinson, photographie léchée de Arthur Grant, musique de Edwin Astley (avec chœurs) et maquillage de Roy Ashton, un masque à la fois simple et terrifiant qui fixe l'attention sur l'œil unique du fantôme. Ce concept du masque, un visage vide, effacé, est une brillante illustration de l'idée que le fantôme, dépouillé de son œuvre, s'est vu voler son essence même. Comme dans ses plus belles réussites, Fisher nous plonge immédiatement dans l'action par la description des multiples sabotages dont le fantôme se rend coupable pour empêcher la représentation de l'opéra Joan of Arc de Lord d'Arcy (joué par l'excellent Michael Gough). Une ouverture menée à un rythme soutenu qui culmine par l'éviction de la cantatrice et le meurtre impressionnant d'un technicien lors de la première. Contrairement à d'autres versions, Christine n'entre en scène qu'après le départ de la cantatrice vedette et le fantôme, subjugué, décide de l'aider à interpréter au mieux sa musique. La triste histoire du héros est racontée vers la fin du film, en flashback. Lors d'une scène émouvante et intelligente dans l'esprit du roman, il obtient le soutient implicite du directeur artistique comme de la jeune chanteuse pour laquelle il saura se sacrifier.

Le film, élégant, déploie les splendeurs du Technicolor d'époque, les teintes chaudes et le jeu sur le rouge qu'affectionne Fisher. Les mouvements sont amples et maîtrisés, avec de brusques accélérations lors des scènes d'action peu nombreuses mais efficaces. La distribution masculine est solide. Edward de Souza est un Harry (l'équivalent de Raoul de Chagny dans le roman) très anglais, crédible dans la romance comme dans l'action. Michael Gough est ignoble à souhait en compositeur arrogant et Herbert Lom joue habilement de sa voix de basse pour incarner un fantôme sobre, un peu limité par son masque. Comme dans toute bonne production Hammer, le film est riche de personnage secondaires savoureux comme ce trio de vieilles pochardes faisant les poubelles de l'opéra, le chasseur de rats, le cocher transit de froid ou ce personnage de bossu frankensteinien qui sert le fantôme. Ils sont joués par la troupe du studio : Thorley Walters, Milles Malleson, John Harvey... que l'amateur a toujours plaisir à retrouver.

La principale faiblesse de cette version tient à son héroïne. Si Heather Sears est relativement crédible en vierge victorienne, elle manque totalement d'érotisme voire de la plus élémentaire sensualité, ce qui étonne de la part de Fisher comme chez la Hammer dont le goût pour les jeunes actrices piquantes est une véritable marque de fabrique. Autre choix contestable, la transposition en Angleterre amène Fisher et le scénariste John Elder (pseudonyme de Anthony Hinds) à substituer à un véritable opéra une version de Joan of Arc façon comédie musicale dont les qualités propres sont très loin, disons, du travail de Paul Williams pour De Palma. Du coup, miss Sears ne peut compenser son manque de charisme par son chant et cela compromet quelque peut la crédibilité de la passion du fantôme. On comprend mieux en revanche qu'il la rudoie pour lui apprendre à chanter.

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Chacun pensera ce qu'il veut du film, mais Asia Argento ne souffre pas sous la caméra de son père des limites de Heather Sears. Fougueuse, frémissante, sublimée dans de splendides robes chatoyantes, elle a certes une drôle de façon de mimer le chant, mais dieu qu'elle est belle. Cette version est tenue par beaucoup comme une catastrophe dans la carrière chaotique de Dario Argento. J'ai pu lire ici et là des critiques particulièrement dures. Ce n'est pas que je tienne absolument à faire le malin, mais cela me semble assez injuste, à la mesure des rumeurs d'auto-promotion qui annonçaient le chef d'œuvre du maestro avec ce film. De chef d'œuvre point, quelques défauts sans doute : les visions ridicules et incrustées du fantôme sur les toits de l'opéra (quoique Asia en tenue arachnéenne, cela se discute), la faiblesse de la direction d'acteurs, particulièrement des hommes, la machine à dératiser qui renvoie au mur du Caligula de Tinto Brass. D'accord. Mais pourquoi diable reprocher à l'Argento de 1998 ce qui était déjà présent dans les années 70 ? Le goût très italien du grotesque, les scénarios décousus, le manque d'intérêt pour le jeu, l'alliance de naïveté et de roublardise, ont toujours été présents chez lui.

Son fantôme a de sérieux atouts. La travail sur la photographie de Ronnie Taylor, inspiré à Argento par une exposition consacrée au peintre Georges de La Tour, donne au film des plans superbes comme celui du jeune couple dans la chambre sous les toits (avec référence à la Commune de Paris !), Asia éclairée à la bougie, les ambiances d'opéra, les dédales humides des sous sols avec la rivière souterraine autrement plus impressionnante que chez Fisher, le rendu des étoffes et des matières nobles. La composition inspirée d'Ennio Morricone, peut être l'une de ses plus belles de ces vingt dernières années, se marie parfaitement à l'emploi d'airs classiques et si Asia bouge bizarrement les lèvres, les qualités de chanteuse de Christine Daaé sont crédibles. L'adaptation de Gérard Brach et Argento multiplie les partit pris forts, comme de faire du fantôme non plus un musicien défiguré et trahi, mais un bel homme à visage découvert, sorte de Tarzan des égouts élevé par les rats. Et pourquoi non ? Ses pouvoirs hypnotiques qui lui permettent entre autres d'envoûter Christine, renforcent le côté fantastique et la dimension romantique de l'œuvre, ramenant l'horreur à l'arrière-plan. A l'instar de La Sindroma di Stendhal (Le syndrôme de Stendhal – 1996), le film poursuit la réflexion d'Argento sur l'art et ses liens directs, physiques avec la vie. Le maestro se laisse aller de nouveau à sa fascination trouble pour sa fille, explorant des choses que l'on devine très intimes, sans toutefois démêler comme d'habitude ce qui relève de la sincérité et ce qui relève d'un calcul. Sa position schizophrénique entre préoccupations artistiques, intellectuelles, et son désir de plaire, d'épater, expliquent peut être sa façon de faire baisser la tension par le recours à un humour grotesque, latin et pas toujours très fin (Le personnage de la cantatrice fellinienne, le dératisateur et son aide nain). Toujours est-il que le film me semble sous-évalué et tient son rang à la suite de ses glorieux prédécesseurs. Je note avec un sourire narquois qu'il aura fallu attendre cette version pour que l'on s'interroge sur quelques détails pratiques du genre : comment le fantôme s'y est-il pris pour aménager son repaire et installer un grand orgue dans les étroits sous sols ? Magie du cinéma.

Photographies : © Hammer films et Tout le Ciné.

Version Fisher sur Devildead et sur Children of the night

19/02/2010

Un super 8

07/12/2007

Luc Moullet, cinéaste court

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Essai d'ouverture, c'est un dingodossier ou si vous préférez, une rubrique à brac. Aussi ai-je pensé demander l'avis d'un expert, le Docteur Burp, désagrégé en science et cinématographe, pour vous présenter l'excellente comédie courte de Luc Moullet. Merci docteur.

Dr Burp : Il vous en prie.

Inisfree : Docteur, de quoi parle ce film ?

Dr Burp : Comment voulez vous que je le sache, je ne l'ai pas vu.

Inisfree : Et son auteur, Luc Moullet ?

Dr Burp : C'est un barbu. Et vous savez ce que l'on dit : « Malheur aux barbus ! ».

Inisfree : Mais encore ?

Dr Burp : Qui n'a jamais connu la bouteille de Coca ® standard de 1 l en verre avec son bouchon de métal mou aux ailettes tranchantes ne peut comprendre l'importance de ce film. Qui n'a jamais subit la frustration du pas de vis qui patine et bloque l'admirable mécanisme d'ouverture au moment de la soif la plus intense ne peut saisir l'enjeu dramatique majeur de ce film. Qui n'a jamais cherché fébrilement la pince multiprise libératrice sans la trouver ne peut appréhender le cri de rage que pousse ce film sous un humour glacé et sophistiqué (que nous apprécions tous ici).

Inisfree : Et la forme ?

Dr Burp: Le plan ! Le plan est tout. Pas de champ – contrechamp mais un champ d'expérience. Des machines improbables, le réel détourné, des dispositifs surréalistes et un suspense insoutenable : ouvrira ? Ouvrira pas ?

Inisfree : Est ce un film poétique ?

Dr Burp: Ne soyez pas grossier.

Inisfree : Est-ce un film politique ?

Dr Burp : C'est le récit d'un mécanisme aliénant vaincu par l'esprit humain mais nourrissant pourtant ce même mécanisme de soumission à travers cette victoire même. La portée politique de cette oeuvre serait évidente pour un enfant de quatre ans. Alors trouvez un enfant de quatre ans parce que moi, je m'y perds.

Inisfree : Pouvez vous, en, guise de conclusion, nous situer ce film court dans la carrière de son auteur ?

Dr Burp : Essai d'ouverture est un film un petit peu à l'ouest, à l'est de Canton. Ah ! Mais ça me donne soif vos histoires, je prendrais bien un Coca ®. Ah non, pas en canette, pas en canette !

Le film sur Dailymotion

Dédié à Gotlib, Goscinny et Groucho Marx

15/09/2007

Nada

« le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du même piège à cons »

 

Ah ! Le joli temps des années 70 ! Les Dauphines, les Arondes, les DS noires luisantes, les cols roulés et les pattes d'eph'. Pompidou, le trou des Halles et mon enfance. Et la révolution ! Un temps où elle n'était pas un dîner de gala. Années de plomb, brigades rouges et septembre noir. Sergio Léone la persifle à grand spectacle dans Giù la testa !, Jean-Luc Godard explique comment fabriquer un cocktail molotov dans Vent d'est, Jean-Pierre Mocky livre l'un de ses plus beaux films avec Solo et Claude Chabrol adapte Jean-Pierre Manchette en 1974 avec Nada.

Quand je me suis offert l'intégrale des romans noirs de Manchette, Nada est le second que j'ai lu. J'avais envie de lire cette histoire d'un groupuscule anarchiste passant à l'acte en enlevant l'ambassadeur américain à Paris et comment l'état réagit, cynisme et violence. Le roman terminé, j'ai eu envie de suite de voir les images de Chabrol. Ce n'est pas si facile, il n'a pas encore été édité en France. Je me suis souvenu qu'il avait été plutôt mal accueilli à sa sortie, critiqué de droite comme de gauche donc sans doute assez juste. Il faut dire aussi que c'est un sujet qui a pu surprendre dans sa carrière après la belle série des films noirs "bourgeois" (La femme infidèle, les noces rouges...). C'est Manchette qui a adapté son oeuvre pour le cinéma et la première chose qui frappe, c'est la fidélité de Chabrol au livre. Péripéties, personnages, répliques et jusqu'aux modèles des voitures, Nada est la plus fidèle adaptation de Manchette jusqu'au travail de Tardi sur Le petit bleu de la côte ouest en bande-dessinée. Et c'est loin, si loin des errements d'Alain Delon dont je me suis toujours demandé ce qu'il pouvait bien chercher dans les romans qu'il a massacré à l'écran.

 

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Nada est sec comme un coup de trique. Le rythme, le montage de Chabrol et Jacques Gaillard qui a travaillé avec lui depuis Le beau serge et jusqu'en 1975, épouse le style de Manchette, sa langue précise et directe, sa façon d'avancer à grandes enjambées dans le récit. Cela situe le film dans la lignée des grands polars américains de l'époque (Friedkin, Yates, Lumet) comme des classiques de Fritz Lang, grand inspirateur de Chabrol, et des belles mécaniques de Stanley Kubrick (The killing - L'ultime razzia) ou John Boorman (Point BlankLe point de non retour). La dialectique en plus. Ce genre de films fascinait les réalisateurs français de l'époque et, au passage puisqu'il ressort en DVD, je me demande comment a vieillit Un condé de Yves Boisset.

La force de Nada, sa réussite qui le rend tout à fait regardable aujourd'hui, c'est que l'aspect politique de l'oeuvre, bien présent, cède toujours le passage (bien élevé) à l'action pure selon les principes canoniques du genre : Composition de l'équipe, préparation du coup, exécution du coup, grain de sable et final (im)moral. Que le coup soit ici un enlèvement politique ne change rien à l'affaire. C'est une structure qui a fait ses preuves, d'Asphalt jungle à Réservoir dogs. En ne sacrifiant pas l'aspect polar aux réflexions politiques, Chabrol donne du souffle, accroche le spectateur et passionne. Les scènes d'action sont menées avec brio et précision, que ce soit l'enlèvement dans une maison close de luxe, l'assaut de la gendarmerie ou les acrobaties finales de Buenaventura Diaz joué par Fabio Testi qui venait alors du cinéma de genre, giallo et western, et donne un surcroît de crédibilité (vive la mort !) et d'ironie avec sa tenue façon Sartana.

L'humour, parlons en. Celui de Chabrol se trouve en harmonie avec celui de Manchette. Grinçant. Il s'épanouit dans les échanges entre le commissaire Goémond (Michel Aumont, merveilleusement immonde), le chef de cabinet (François Perrot, merveilleusement faux-cul) et le ministre (André Falcon, merveilleusement crétin). Cerise sur le gâteau, il y a Dominique Zardi en flic idiot. Face aux forces de l'état, les révolutionnaires ne sont pas en reste et la charge envers leurs ridicules n'est pas moins féroce. La plus belle surprise, c'est Maurice Garrel en André Epaulard, beau, vétéran de tous les combats et qui, malgré une certaine lucidité, ne fera que de mauvais choix, comme résigné à son destin. J'aime beaucoup son geste de recouvrir le sexe de la prostituée ligotée avant de sortir, lors de l'enlèvement. Il y a l'alcoolique militant d'Arey joué par « El nino » Lou Castel, toujours entre deux vins et redoutable au lance-pierre. Il y a Véronique Cash, jeune militante, jolie et libérée comme il faut, jouée avec insolence par Mariangela Melato. Il y a Treuffais, le social traître qui, à ce titre, a toute ma sympathie et pour lequel Chabrol retrouve Michel Duchaussoy. Il y a le terne Meyer joué par Didier Kaminka et, donc, l'anarchiste espagnol westernien Diaz. Chabrol utilise intelligemment des acteurs ayant une image forte dans le cinéma engagé (sous entendu à gauche, très à gauche) comme Garrel, Melato et Castel ce qui leur donne un surcroît de vérité. Il est impitoyable, à l'instar de Manchette, quand il les montre incapables de réagir efficacement à l'assaut final et mourir bêtement. Aventuriers ayant cru trouver une cause, leurs mobiles sont flous ou contradictoires. Et ils ne comprennent que trop tard la manipulation dont ils sont l'objet, le piège à con. Seul l'authentique homme d'action, Diaz, trouve assez de ressources pour en sortir et acquiert par là une lucidité nouvelle, prononçant la forte phrase d'introduction, les mots de Manchette que Chabrol a fait siens. Le réalisateur n'oublie pourtant pas, en décrivant les vies difficiles de ces personnages qui portent malgré tout une part de rêve en eux, que c'est la pression sociale qui les entraîne vers la violence et les expose ainsi à la manipulation du pouvoir. Et par moment passe un peu de tendresse.

Seul bémol à cette brillante galerie de portraits, Lou Castel joue d'Arey un peu trop alcolo, sans la finesse dont il est capable. Kaminka est trop effacé, son personnage est déséquilibré par rapport aux autres et la relation particulière qu'il entretient avec sa femme est sacrifiée par rapport au roman, alors qu'elle aurait pu rappeler le personnage joué par Elisha Cook Jr dans The killing.

L'humour passe encore par la musique de Pierre Jansen, marche vigoureuse pastichant celles d'un Maurice Jarre. Peu à dire sur la photographies de Jean Rabier, collaborateur fidèle de Chabrol. Je lui trouve l'habituel défaut de nombre de films des années 70, elle manque d'éclat. Discrète dans les ambiances, timide par rapport aux recherches italiennes ou anglaises dans des genres équivalent, elle est plus à l'aise à la campagne qu'à la ville avec les hordes de gendarmes noirs sur fonds de champs de blé d'or. Rabier me semblait plus inspiré dans les films noirs « bourgeois ».

Claude Chabrol, comme Jean Pierre Mocky trois ans plus tôt, renvoie dos à dos deux types de violence. Il porte un regard à la fois moraliste et satirique tout en s'offrant un beau thriller d'action, ce qui est finalement assez rare dans le cinéma hexagonal. Son film, comme l'oeuvre de Manchette, est le portrait impitoyable d'une époque et de ses contradictions, de sa violence et de ses croyances. Une époque toujours bien présente à entendre la récente déclaration de Fanny Ardant en Italie. Je pense alors au personnage joué par Nanni Moretti sur son rameur dans La seconda Volta de Mimmo Calopresti. « En tuer un pour en éduquer cent ».

 

Le DVD

Chronique sur Flickhead (en angais)

Chronique sur DVD Beaver (en anglais)

15/08/2007

Puissance de la haine

Voici un film peu connu dont l'histoire est pour moi pleine de zones d'ombres. Quei disperati che puzzano di sudore e di morte de Julio Buchs est un western italo-espagnol de 1969 dont le titre français est Les quatre désespérados mais que l'on trouve plus aisément de nos jours sous son titre américain A bullet for Sandoval. Comme Quella Sporca Storia nel west, c'est une perle rare de toute beauté, un film enthousiasmant qui mérite quelques paragraphes bien sentis. D'autant que la réussite de l'oeuvre est assez mystérieuse, suite sans doute de conjonctions heureuses, petit miracle du cinéma de genre.

 

Rien dans le parcours de Julio Buchs ne semble le disposer à la réalisation d'un film de cette force. Espagnol né à Madrid en 1926 et décédé prématurément d'une attaque en 1973, il est le fils du réalisateur José Buchs, guère plus connu, dont la moitié de la carrière date du temps du muet. Julio débute comme assistant de son père sur Aventuras de Don Juan Mairena en 1948, reste assistant tout au long des années 50 et passe à la réalisation en 1962 avec un court métrage documentaire Salto de Castrejón. Il tourne ensuite une dizaine de films, westerns, thrillers, et un film érotique avec nonnes. Il écrit aussi, entre autres, le scénario de L'invincible superman, suite croquignolesque de Superargo avec Ken Wood (Pour se rendre compte, jetez un oeil ici). En bref, rien de mémorable à priori, mais il faut toujours se méfier des à-priori. Second élément qui excite la curiosité, la présence de Lucio Fulci comme co-réalisateur du film sur plusieurs sources dont le DVD. Fulci, lui, est quand même très connu mais ni le générique du film, ni les affiches de l'époque ne mentionnent son nom. Et je n'ai rien trouvé sur son site « officiel » ni dans les entretiens qui couvrent sa contribution au western. Quelle a pu être sa participation exacte ? Comme on ne prête qu'aux riches, on peut être tenté de voir la main du tripier chef italien dans la réussite du western de l'obscur espagnol. En 1969, Fulci a déjà réalisé l'excellent Tempo di massacro (Le temps du massacre avec Franco Nero) mais il est encore un touche-à-tout qui n'a pas trouvé sa voie, celle de l'horreur graphique et de l'écharde dans l'oeil. A voir le film, je serais bien en peine d'identifier une quelconque touche fulcienne dedans. Au contraire, le traitement des scènes violentes est plein de pudeur. Lors de la scène d'ouverture, sur un champ de bataille dévasté, un maraudeur pille les cadavres. Lorsqu'il va couper un doigt pour récupérer une bague, la caméra panote délicatement de l'autre côté. Fulci n'a jamais eu de ces attentions. Un commentateur d'IMDB pense qu'il a travaillé sur le scénario. Pourquoi alors l'avoir crédité à la réalisation ? Je reste preneur de toute information sur ce mystère capital. Dernier mystère, la copie disponible est trop courte d'une douzaine de minutes. Ceci pourrait expliquer quelques incohérences du scénario mais l'explication des coupes (voir les détails sur cet excellent site), montre qu'il ne manque qu'une intrigue secondaire pas très importante.

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Mais revenons au film. Quei disperati che puzzano di sudore e di morte fonctionne sur le grand thème du western italien : la vengeance. John Warner, joué par Georges Hilton, est un valeureux soldat confédéré qui déserte pour rejoindre en catastrophe sa fiancée mexicaine sur le point d'accoucher. Non content de passer pour un lâche, il est très mal reçu par le père, le riche propriétaire Sandoval, joué avec beaucoup d'intensité par le grand Ernst Borgnine. La jeune femme est morte et Sandoval tient Warner pour responsable. Détestant les « gringos », il le chasse avec son fils nouveau-né. Jouant de malchance, Warner, nettement moins doué que les héros de Three godfathers (Le fils du désert) de Ford, tombe en pleine épidémie de choléra. Chassé de plusieurs endroits par des habitants terrorisés, Warner voit son fils mourir dans ses bras lors d'une scène tout aussi retenue qu'émouvante. Il va poursuivre alors ceux qui lui ont refusé de l'aide et Sandoval de sa haine, aidé par quelques compagnons de hasard, tandis que Sandoval, de son côté, se montre tout aussi acharné à la perte de celui qu'il tient pour le suborneur de sa fille.

On le voit, le film joue sur des motifs de tragédie assez forts et s'attache à la lutte de deux haines mues par un destin qui les dépasse. Il n'y a ni bons ni méchants dans ce film. Si Warner est initialement présenté comme un héros classique, dès le déclenchement de sa vengeance, son caractère impitoyable voire sadique cassent la belle image et plonge le film dans la noirceur. Sandoval, lui, voit sa dureté bornée du début atténuée par son attachement profond à sa famille, à ses fils et à sa fille morte. La scène où il parle à la photographie de la morte est un moment fort du film et une belle prestation de Borgnine, assez fordienne en l'occurrence. Il montre également un certain panache quand il part seul affronter son ennemi. Nous avons donc deux hommes complexes dévorés par leur haine respective et qui ne peuvent que se détruire l'un l'autre. Curieusement, lors du finale, Warner tuera pas directement Sandoval, comme s'il pressentait que la fin de l'un signifie aussi celle de son antagoniste.

Si le film est sombre, l'un des plus sombre de tous les westerns italiens, il est pourtant économe d'effets violents. S'il baigne dans une atmosphère de violence, bien dans le ton du titre original (Ces désespérés qui puent la sueur et la mort) Buchs a tendance à laisser la violence hors champ. Ainsi la scène d'ouverture, ainsi une attaque de ranch qui multiplie des plans rapides des armes sans trop montrer les corps. Ainsi l'assassinat de l'un des fils de Sandoval, objet d'une belle ellipse, rendu pourtant abominable par la façon barbare dont le corps est rendu à son père. Ainsi même le finale, après la mort de Sandoval et un mitraillage classique de l'armée mexicaine, est traité sur un mode quasi abstrait. Il y a bien la scène du seau de lait mais son caractère direct est là pour faire basculer le personnage de Warner. Ceci écrit, Buchs est pourtant très à l'aise avec les scènes d'actions et l'attaque de la grange où se planque la petite troupe de Warner est remarquablement découpée et montée. De même la rencontre finale entre Sandoval et Warner, est pleine d'inventivité, lutte au couteau au dessus des boxes des taureaux dans une immense arène blanche. Buchs a en outre sur ce film un sens certain du spectaculaire et de l'épique, que ce soient les chevauchées de ses anti-héros ou l'utilisation de beaux décors espagnols, les grandes arènes de la fin, la composition du champ de bataille dévasté du début avec un petit côté Goya, les désastres de la guerre.

 

 

Ce qui m'a la plus frappé dans le film, ce sont ses liens, conscients ou non, avec les films de Sam Peckinpah, ce qui n'était pas pour me déplaire. Le plus évident, ce sont les similitudes entre la scène finale et celle de The Wild Bunch (La horde sauvage), sortit en 1969. Même disproportions des forces en présence, même baroud d'honneur. Il y a bien sûr l'emploi d'Ernst Borgnine qui faisait partie de la même horde. Il y a aussi ce passage au Mexique d'une bande hétéroclite qui mène une guerre personnelle et qui fait penser au Major Dundee de 1965. Il y a enfin, et c'est le plus troublant, ce Sandoval qui ressemble au El Jefe de Bring me the Head of Alfredo Garcia (Apportez moi la tête d'Alfredo Garcia) tourné par Peckinpah en 1974. les deux hommes, tout deux gros rancheros mexicains, ont une conception particulière, autoritaire, de la famille et leur volonté de contrôler la vie de leurs filles est la source de la tragédie. J'aime ces connivences secrètes.

 

Le beau film de Buchs bénéficie en outre d'une belle photographie de Francisco Sempere qui avait signé celle d'Adios gringo de Giorgio Stegani et qui a plusieurs fois travaillé pour le cinéma fantastique. Il y a notamment de belles scènes nocturnes (l'ouverture, l'attaque de la grange). La partition de Gianni Ferrio est très inspirée avec de belles envolées bien dans le style du western italien et des accents (trompettes et choeurs) qui donnent toute leur dimension aux côtés tragiques de l'histoire. Aux côtés de Ernst Borgnine, Georges Hilton trouve un rôle plus tragique que ses prestations habituelles. Il est peut être un peu rigide, peut être pas toujours à l'aise avec un personnage aussi sombre. Il y a quelques beaux seconds rôles, en particulier Alberto de Mendoza dans le rôle de Lucky, le compagnon de désertion fidèle, seul personnage à apporter un peu d'humour avec sa façon de siffloter My darling Clementine au coeur de l'action. Et puis Leo Anchóriz, vu chez Corbucci et Castellari, qui joue un prêtre défroqué rapide de la gâchette. On pourra reprocher (et je le fais) au film quelques problèmes avec le scénario. Ellipses ou non, l'histoire prend parfois des virages brutaux et certains éléments semblent complètement inutiles. Ainsi le sixième compagnon de la bande est-il tué dès son arrivée. D'une façon générale, les rapports entre Warner et ses compagnons auraient pu gagner à être mieux définis. Mais la puissance du thème principal, ce grand mouvement d'autodestruction nourri de haine, balaie ces quelques scories et n'empêchent nullement Quei disperati che puzzano di sudore e di morte d'être l'un des grands westerns italiens, l'un des plus méconnus, l'un des plus urgents à découvrir et à aimer.

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Pistes

Chronique en anglais sur Unknown movies

Chronique en anglais sur European film review

Coïncidence magnifique, la chronique de Dollari Rosso sur le même film, annoncée alors que je travaillais à celle-ci. Saludos, hombres.

Affiche : European film review et Carteles.

Le DVD

05/08/2007

14 amazones

Quand j'étais enfant, au début des années 70, je me souviens avoir vu passer le phénomène des « films de karaté » ou « kung-fu » sans avoir accroché à la chose. Dans les cours de récréation, il était presque impossible d'échapper à Bruce Lee. Installé à Nice plus tard, j'ai retrouvé les affiches criardes et les titres surréalistes dans l'ultime cinéma de quartier de la ville le Capitole / Capri (double salle de doubles programmes) qui proposait encore au début des années 80 deux films pour le prix d'un avec une programmation de films d'art martiaux type Il faut battre le chinois tant qu'il est chaud + Le roi du kung-fu attaque. Je n'ai jamais mis les pieds au Capitole. L'entrée n'était pas très engageante. La salle se situait à l'orée du vieux Nice, dans une petite rue entre les poubelles, une zone plutôt mal famée à l'époque. Les niçois l'appelaient « le cinéma des arabes » et il était d'usage de ne pas s'y balader le soir. A lire les souvenirs des vétérans des salles de quartier parisiennes, ça devait être très similaire.

C'est la revue Starfix qui m'a donné envie de découvrir ces films venus de Hong-Kong avec leurs articles sur La rage du tigre et Les griffes de jade. Hélas, désolation, j'arrivais après la bataille. La mode « kung-fu » avait passé, et le Capitole / Capri avait fermé. Les sorties étaient exceptionnelles et j'ai finalement fait mon initiation en 1984 avec Raining in the mountain du vétéran King Hu avec ses guerrières aux longues écharpes rouges. Depuis, le DVD étant une chose admirable, j'ai pu découvrir les fastes de la grande époque des Shaw Brothers et de la Golden Harvest. Et j'adore ça.

Refermons cette parenthèse biographique pour aborder 14 amazons (14 amazones ou Shi si nu ying hao en chinois) grand spectacle réalisé en 1972 par Kang Cheng. Cela se déroule il y a bien longtemps, quand la Chine était en proie aux invasions mongoles. Le clan Yang défend la frontière depuis des générations mais son armée tombe dans une embuscade et est décimée. Restées à la maison, quatre générations de femmes, mères, soeurs, épouses et filles apprennent les funestes nouvelles et décident de relever l'honneur de la famille, montent une petite armée et partent affronter les envahisseurs pour venger leurs hommes. 14 amazons est le récit de leur épopée. On peut voir le film comme une version féminine du Heroics ones (Les 13 fils du dragon d'or – 1970) de Chang Cheh, grande fresque masculine avec le gratin des acteurs de l'époque, des figurants d'ici jusque là-bas, des batailles, du sens de l'honneur, de couleurs éclatantes, des supplices sadiques, du sacrifice et le triomphe final du Bien. On peut rajouter des effets gore assez graphiques et une relative difficulté à s'y retrouver parmi les nombreux personnages dont certains ne sont que des silhouettes. Le film de Kang Chengréunit donc une imposante distribution féminine y compris pour le rôle du fils Yang Wen-kuang, joué par la jeune Lily Ho et qui lui vaudra un prix d'interprétation à l'époque. Je retiendrais parmi ces belles figures le personnage pivot de Mu Kuei Ying (la veuve du général Yang et mère du dernier mâle de la famille) joué par la belle Ivy Ling Po et la matriarche, la « Grande Dame » à laquelle toutes et tous sont dévoués, jouée avec dignité par Lisa Lu. Le film a tendance à se centrer sur les rapports entre ces trois générations, aux conflits d'autorité entre elles. La fougue de la jeunesse s'oppose à la sagesse des anciens, les désirs de vengeance d'une mère s'opposent à ceux d'une épouse, les prouesses physiques de l'une renvoient à l'âge de l'autre. La lutte pour le commandement des opérations est âpre mais se police par le sens aigu du respect des unes pour les autres. A noter dans la distribution masculine la présence de Lo-Lieh dans le rôle d'un prince mongol sadique au possible qui lèche le fouet sanglant qu'il vient d'utiliser sur un prisonnier. Pour le reste des acteurs, il conviendra de se référer à d'autres sites qui ont fait le tri bien mieux que moi.

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Le film est donc un magnifique peplum, un western asiatique, un film de chevalerie ou Wu xia pian exemplaire aux scènes d'action amples, nombreuses et souvent assez folles. La scène emblématique de 14 amazons est celle du pont humain. Poursuivies par l'armée adverse, l'armée des femmes doit traverser un pont suspendu sur un ravin. Le pont ayant été incendié, les amazones commencent par tenter d'éteindre les flammes en se roulant dessus. Une partie de l'armée passe mais le pont s'écroule et la sépare. Qu'à cela ne tienne, formant une pyramide humaine de chaque côté du précipice, nos héroïnes s'élancent dans le vide, formant une passerelle de corps sur laquelle passent les soldats. Il faut le voir pour le croire et y croire. C'est beau et sérieux comme tel exploit des chevaliers de la table ronde, Hercule aux enfers ou de Roland à Ronceveaux. Tout à soigner le côté spectaculaire de son film, Kang Cheng en oublie un peu, comme d'ailleurs nombre de ses collègues à l'époque, de faire attention à sa continuité. On passe ainsi d'un plan à l'autre à un canyon aride à une forêt verdoyante, d'une colline à un ravin escarpé, des merveilleux décors de studio Shaw à de splendides extérieurs. Bref, un esprit par trop cartésien sera quelque peu dérouté par la poésie et la magie de tout cela. Ce qui est dommage.

Un autre aspect sans doute déroutant est la violence exacerbée du film. A croire que Kang Cheng a cherché alors à rivaliser avec les délires sanglants et Chang Cheh. Le film aligne une succession de mutilations graphiques, parfois surréalistes, contrastant avec la côté sérial, aventures adolescentes du film. Le sang coule et gicle avec régularité, allant jusqu'à éclabousser l'objectif comme le fera plus de vingt ans plus tard Spielberg en filmant le débarquement de Normandie. La mise en scène déploie toute sa force et son inspiration dans ces séquences de bataille, jouant admirablement des couleurs des costumes pour se faire affronter les groupes de soldats, jouant des mouvements des groupes a la façon de grands ballets dans les espaces maitrisés des décors, le grand château du final en particulier.

Reste ce côté féminin du film qui na sans doute pas été étranger à sa ressortie en grande pompe (Cannes 2006, sortie en salles, édition DVD luxueuse par Wild Side). Il faut se rappeler (ou savoir) que le Wu xia pian est d'abord un cinéma populaire et qu'il plaisait beaucoup aux femmes comme le montre In the mood for love de Wong Kar-wai. Les grands studios ont toujours développé, aux côtés des héros virils, de belles héroïnes sabreuses dont l'emblématique Hirondelle d'or jouée pour King Hu puis Chang Cheh par Cheng Pei-pei. Le « féminisme » de Kang Cheng n'a rien d'original, il est même quelque peu hypocrite dans la mesure ou les dames d'épée restent dévouées corps et âmes à leurs seigneurs et maitres et si elles affrontent des hommes, elles ne remettent aucunement en question le pouvoir masculin sinon celui d'un mandarin corrompu. Mais vous l'aurez compris, cela n'a pas d'importance pour aimer ce film, symbole d'une époque de fastes révolue.

 

Pistes :

Un site très complet sur le film, pour s'y retrouver avec les actrices et acteurs.

Le DVD

Le film sur Cinémasie

Le film sur HK Mania

Le film sur Série Bis

Le film sur DVDrama (avec un portrait du réalisateur)

 

18/07/2007

C'est une bonne question

Cela fait des années que des amies me conseillent de lire Persépolis, la bande dessinée de Marjane Satrapi. J'ai été plusieurs fois tenté mais je ne suis pas passé à l'acte. Aujourd'hui que Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud en ont fait Persépolis, le film d'animation, je me suis empressé d'acheter le gros volume qui réunit les quatre tomes afin de pouvoir éventuellement asséner sans remords que, comme souvent, le film est moins bien que le livre. Après vision et lecture, c'est le cas. La grande question que je me suis posée avant et qui reste irrésolue après c'est : qu'est-ce qui a pu pousser son auteur à faire ce film ? La bande dessinée est assez proche du cinéma en ce qu'elle travaille aussi le cadre, le rythme, le montage, le temps. Ce sont deux formes d'expression nées au Xxeme siècle, divertissements de masse, d'abord populaires, pouvant prétendre à l'art. Cette proximité rend à mon sens délicate le passage d'une forme à l'autre. Les adaptations cinématographiques de bandes dessinées ne sont exceptionnellement convaincantes et le vice versa. Dans le cas de Persépolis, le projet de film semble d'autant plus vain qu'il est fidèle, et qu'il est l'oeuvre de la dessinatrice. Alors pourquoi ? Pour toucher un plus large public ? La bande dessinée est un succès. Par attirance pour le cinéma ? Le film reprend le même découpage, colle aux dessins et au noir et blanc, déploie des trésors d'invention pour retrouver les transitions entre les cases originales. Tout ce qui est bel et bon dedans était déjà dans les livres, les rares éléments nouveaux n'apportent rien comme l'usage de la couleur pour le présent, procédé très (trop) classique, le remplacement de Kim Wilde par Iron Maiden (problème de droits ?) ou cet effet « subjectif » du missile, déplacé et tape à l'oeil. Concentré, le film perd en nuances et en détails, conservant vaille que vaille la structure en petites histoires au risque de manquer d'une ligne directrice forte. Plus dommageable, l'humour très présent de la bande dessinée alterne de façon plus tranchée dans le film avec des scènes plus dramatiques et mélodramatiques. Avec le renfort de la musique d'Olivier Bernet, c'est un sentiment mélancolique qui domine le film alors que l'humour préservait la distance dans la bande dessinée. Avec le risque de l'émotion facile et d'une morale tranchée, plus complexe à l'origine. Alors ? Alors, rien de plus, rien de moins. Le film en lui même est bien, l'animation réussie avec des passages proches de Miyazaki, des clins d'oeil à quelques tableaux célèbres et une très belle utilisation du noir et blanc. Les voix sont justes, Deneuve ! Darrieux ! Mastroianni ! Abkarian ! Mais je ne peux m'empêcher de rappeler ce mot d'enfant que l'on questionnait sur une des adaptations de Tintin : « Je préfère les livres parce que Tintin n'a pas la même voix au cinéma ». Merveille de la lecture.

11/06/2007

Bouge pas, meurs, ressuscite

Zamri, Umri, Voskresni (Bouge pas, meurs, ressuscite) de Vitali Kanevski est une sorte de météore en noir et blanc tourné en plein effondrement de l'Union Soviétique, soit 1989. Largement autobiographique, le film se situe au moment où l'on s'arrache de l'enfance pour basculer dans l'adolescence. Un moment où la cruauté du monde se fait plus sensible Surtout lorsque ce passage se fait juste après la seconde guerre mondiale, à l'extrémité est de l'URSS, dans la petite ville minière de Soutchan, près de Vladivostok (ultime station du transsibérien), entre un camp de prisonniers japonais et un « lieu de résidence » pour dissidents et opposants au régime. C'est là que grandit Valerka, jeune garçon plein de vie, débrouillard mais maladroit, indépendant et retors, entre sa mère dépassée par les évènements et la jeune Galia, sa rivale et son amie, bien plus mûre que lui. Plus qu'une histoire, le film est une suite de touches impressionnistes oscillante à la manière russe entre comédie et tragédie. A sa sortie en France, le film avait été immédiatement comparé à nos 400 coups hexagonaux. Si la comparaison peut se révéler intéressante, le travail de Kanevski puise sans doute plus son inspiration chez Andreï Tarkovski et son inoubliable L'enfance d'Ivan et Elem Klimov avec Requiem pour un massacre dont le titre original Idi e smotri signifie comme en écho, « Va et regarde ».

 

" Ce film est la résurrection de mon passé. Le réalisateur est quelqu'un qui meurt dans son film parce qu'il s'y donne entièrement. Les enfants sont comme les adultes : ils veulent le bonheur. Mais dans les conditions où vit mon héros, c'est-à-dire moi, ce bonheur est impossible. Le système, le mode de vie imposent aux gens une seule issue qui est le chemin du mensonge, du vol, du viol, de la folie et des monstruosités."

 

Le parcours de Kanevski est atypique. Né en 1935, il étudie le cinéma au VGIK (Institut national de la cinématographie) en 1966 à Moscou. Accusé d'un viol qu'il nie avoir commis, il est condamné à huit ans de camp et n'obtient son diplôme de réalisateur qu'en 1977. On mesure le temps passé et perdu quand on sait que Bouge pas, meurs, ressuscite est son premier film. Il y a donc mis toutes ses tripes, tout son coeur, toute son âme.

Le film est inclassable, irréductible. Certains moments sont tragiques, mais ce n'est pas une tragédie (pas complètement), certains moments sont drôles, d'autres touchants, d'autres glacent. Ne perdant jamais de vue le point de vue de l'enfant qu'il fut, Kanevski colle à ses sensations, peuplant son film de personnages étonnants comme l'amoureux de sa mère qui passe dans les couloirs en chantant à tue tête, comme ce professeur condamné qui confectionne des petits pains avec de la farine et de la boue, comme cette jeune femme maigre qui essaye désespérément d'avoir un enfant pour sortir de l'enfer. Sensations d'enfant quand un train n'est qu'un jouet que l'on peu faire dérailler. Un cambriolage un jeu que l'on peut jouer nu. Vendre du thé un concours d'éloquence et de ruse. Un monde encore d'enfant en butte à la brutalité des adultes, tous pitoyables entre violence, lâcheté et impuissance. Les scènes comme le tabassage de Valerka par le chef de train nouent la gorge parce qu'au delà de leur violence physique elles révèlent une intolérable violence morale.

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La mise en scène de Kanevski traduit ce choc des mondes, en un noir et blanc superbe de nuances de Vladimir Bryliakov. La caméra, souvent portée, colle au plus près du jeune garçon, à sa hauteur. Elle sait prendre aussi du champ pour révéler des décors d'une misère grandiose, le marché où se pressent les différents résidents de la ville, les usines, les camps, les mines (si j'ai bien compris ce qu'ils faisaient là-bas) et la voie de chemin de fer. En bon élève du cinéma russe dans ce qu'il a pu avoir de meilleur, Kanevski travaille tous les cadrages et de ce contraste entre les cadres et les mouvements, comme spontanés, de la caméra fait naître la fascination.

La réussite du film tient aussi beaucoup à la direction d'acteurs. Tout le monde sonne juste, des deux jeunes héros au pus petit figurant. Nombre de visages restent en mémoire longtemps près la projection. Nombre de gestes, de détails. Valerka, c'est Pavel Nazarov, jeune comédien dont le visage rond fit, si je me souviens bien, le couverture du dernier numéro de Stafix. Il retrouve Kanevski dans son second film Samostoiatelnaia jizn (Une vie indépendante) en 1991 avant de devenir un véritable délinquant et de participer, en tant que tel, au documentaire réalisé toujours par Kanevski : My, deti 20 veka (Nous les enfants du XXème siècle). Galia est interprétée par Dinara Drukarova qui ressemble assez à son partenaire, surtout engoncée dans les vestes molletonnées de rigueur. Son regard innocent et pourtant déjà lucide est l'un des plus belles visions d'un film qui n'en est pas avare. Elle trouvait là son premier rôle et a depuis une jolie carrière internationale, française entre autres avec des films de Pascal Bonitzer et Julie Bertucelli. Entre les deux jeunes personnages, la symbiose est totale. Quelles que soient les folies, les aventures, les bêtises dans lesquelles s'engage Valerka, Galia le retrouve et le protège, comme une espèce d'ange.

Le DVD

Sur Film de Culte

Sur Cinéma sans Frontières

Kanevski reçoit la Caméra d'or (des mains de Samuel Fuller et Christine Boisson) sur le site de l'INA

28/05/2007

Sukiyaki western

Je savais qu'il y a au Japon des convention sur le western italien au cours desquelles des nippons à l'âge respectacle s'habillent comme Clint Eastwood ou Sartana. Mais là, j'avoue que les bras m'en sont tombés. C'est signé Takashi Miike dont je peux pas dire que je sois très amateur et ça se passe de commentaire. Chanté en japonais c'est... fascinant. (Merci à The quick and the dead).
 

30/04/2007

Parlons un peu de cul

Dieu me tripote, quel langage sur Inisfree ! D'expérience, je sais pourtant qu'il est très facile de créer un micro-évènement dans une manifestation, un festival de cinéma par exemple, en annonçant une séance pleine de sexe et de stupre. J'ai ainsi découvert lors du 7e festival du court métrage de Nice de mes amis d'Héliotrope le fameux (c'est comme cela que l'on dit) Destricted. Alors que les spectateurs s'étaient fait discrets pour les deux très beaux documentaires de Lucia Sanchez et Carolin Schmitz sur Benidorm (station balnéaire espagnole, j'y reviendrais), la séance suivante présentant le film à sketches pornographiques était blindée. L'appel de la chair est décidément irrésistible. Pourtant je pense que nombre de spectateurs ont du repartir quelque peu frustrés. Non pas que la publicité ait été mensongère, non, mais la chair de Destricted est bien triste.
De mon point de vue, ça manque d'humour à une exception près et de femmes. Hoist de Matthew Barney tient de la performance filmée. Un homme y copule laborieusement avec un engin élévateur, bonjour le symbole, de 50 tonnes. Il se frotte le pénis contre une sorte d'arbre à came, c'est insupportable, physiquement je veux dire, j'avais mal pour lui. Dans Death Valley de Sam Taylor-Wood (c'est une femme, photographe), un homme se masturbe dans le désert, mais ça ne marche pas bien. Il souffre. Moi aussi, j'avais mal pour lui. Sync de Marco Brambilla et House Call de Richard Prince sont deux expériences de ré-appropriation d'autres images, du found-footage. Le premier est rapide, virtuose et un peu vain. Le second est juste vain. Balkan érotic épic est l'exception côté humour et femmes. Marina Abramovic, la seconde réalisatrice de la collection soit dit en passant, y explore avec bonne santé quelques traditions sexuelles et paysannes des Balkans. On y découvre de belles images poétiques, un peu surréalistes, mêlant personnages réels et animation. Ca permet de souffler un peu. Le pire de tous, haut la main, c'est le We fuck alone de Gaspard Noé qui clôture l'ensemble. Là aussi, c'est un rejet physique. Le film fait littéralement mal aux yeux. Après quelques instants entre une femme et un ours en peluche, il faut subir une bonne vingtaine de minutes d'un homme (encore) faisant subir les derniers outrages à une poupée gonflable avec l'inévitable moment où il lui met un revolver dans la bouche. Le film est tourné comme la séquence de la boite de bruit dans Irréversible : effet stroboscopique en continu, bande son obsédante, répétitive, à vous briser les nerfs, couleurs rouge orangé et tristesse absolue. Glissons.
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Le morceau de roi, c'est bien sûr le segment de Larry Clark, centre du film et peut être sa justification. Impaled propose un nouveau regard sur les adolescents américains à travers leur rapport au sexe et comment il est conditionné par le porno. Clark a effectué un casting auprès de jeunes hommes désireux de tourner dans un film pro. Sa caméra les scrute au plus près tandis qu'ils parlent de leurs fantasmes, de leurs expériences, des femmes, de l'amour un peu aussi, mais surtout de leur fascination pour le monde de la pornographie. Comment ils ont calqué leur comportement sur celui des porn-stars, se rasant, se faisant tatouer, modifiant leurs pratiques. C'est tout à la fois fascinant et glaçant. Dans une seconde partie, celui qui a été retenu rencontre plusieurs femmes qui sont des professionnelles. On les découvre plus à l'aise, détachées, même si transparaissent souvent les nécessités économiques qui les ont menées à ce métier. Le jeune impétrant va choisir finalement d'assouvir son fantasme de femme mûre et de sodomie dans une scène qui, sans les embellissements de ce genre de cinéma (pas de musique, peu de montage, cadrage impitoyable de la caméra) se révèle d'une crudité absolue. Un peu l'antithèse de la scène finale de Ken Park. Un humour grinçant fuse par moment comme lors des brusques accès « pratiques » de la femme. On sent dans le regard éperdu du jeune homme qu'il réalise alors combien il est loin de ses rêves humides. Si Impaled laisse lui aussi un sentiment de tristesse, d'amertume, il est à des kilomètres loin du vide des autres films. Je ne peux pourtant pas m'empêcher de trouver désolant la tonalité générale de l'ensemble, comme si le sexe, merde, ça ne pouvait pas être quelque chose d'un peu plus excitant, plus amusant, plus beau.
 
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