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30/01/2021

Cruelle beauté

Bertrand Blier, cruelle beauté (2020), un livre de Vincent Roussel (Marest éditions)

Pour les gens de ma génération, Bertrand Blier, c'est un cinéaste qui compte. Ou plutôt qui a compté et dont on s'est rendu compte, un jour, qu'il avait presque disparu, comme quelqu'un que l'on aurait perdu de vue dans la foule sans vraiment s'en rendre compte et qui, d'un coup, manque. J'imagine que c'est une réflexion de ce genre qui a motivé Vincent Roussel, alias le Bon Dr Orlof* sur la toile, pour son livre Bertrand Blier, cruelle beauté (Marest éditions, 2020), consacré au cinéaste de... des... Là, à chacun de compléter avec le titre du film qui l'a fait entrer dans l'univers de Blier, pour en jouir sans entraves ou pour en ressortir avec indignation. Car ce qui a longtemps fait la force de son cinéma, c'est de ne pas laisser indifférent. « Clivant » écrirait-on aujourd'hui et, c'est quand il cesse de l'être, par l'un de ces mouvements complexes qui mêlent qualité d'inspiration, relation au public, évolution des goûts et des mœurs, terrible travail du temps, que l'on perd Bertrand Blier. Le premier mérite de l'ouvrage est de nous le faire retrouver, raviver nos souvenirs et, par une approche chronologique, restituer les grands mouvements de la carrière du cinéaste. Il y a le fils de l'acteur célèbre qui démarre en douceur et se fait un prénom. Il y a le Blier des années soixante-dix et de Les Valseuses (1974) avec ses deux héros, voyous libertaires, qui saisi quelque chose de l'époque, lance Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, la mode des titres en « euse » et un ton, un style provoquant et joyeux, comme un violent courant d'air frais dans la France coincée entre Pompidou et Giscard. Il y a le Blier des années quatre-vingt qui attire les foules, fait tourner les plus grandes vedettes (Delon, Baye, Coluche, Huppert, Serrault, Balasko, Blanc, Miou-Miou, Depardieu toujours), est primé à Cannes ou aux Césars, sans renoncer à ses recherches formelles, à ses récits gigognes où flotte l'influence de Luis Buñuel, ni à au mordant de son inspiration. Il y a le Blier des années quatre-vingt dix qui perd le contact petit à petit, malgré ses tentatives de rester en phase avec son temps, par ses thèmes (le sida, les banlieues) et le travail avec une nouvelle génération de comédiens, dont sa muse Anouk Grimberg. Enfin, il y a le Blier du XXIe siècle qui se fait rare, que le public boude et que la critique pilonne. Je schématise, mais Vincent Roussel aborde dans le détail ces différentes phases, s'appuyant entre autres sur la réception critique, qui prend avec le recul une certaine saveur (Jean Domarchi qui traite Les Valseuses de « film authentiquement nazi »!). Il porte lui-même une vision lucide sur l’œuvre et s'il défend Les Côtelettes, si mal accueillit, il pointe les défaut d'autres films, comme le typage sociologique un peu lourd de Un, deux, trois, soleil (1993). Pour être complet, Vincent Roussel aborde les écrits de Blier ainsi que ses expériences théâtrales.

vincent roussel,bertrand blier

Autre point fort, le livre dégage d’entrée les thématiques du cinéaste (le rapport de l’individu au collectif, la figure du père) ainsi que ses figures de style, présentes dès ses premiers essais, le documentaire Hitler, connaît pas (1963) ou Si j'étais un espion (1967). La plus riche de ces constantes, c'est ce que l'auteur appelle « le cauchemar français ». C'est un fil rouge qui parcourt toute l’œuvre de Blier qui n'a cessé de réserver ses piques les plus acérées à la bourgeoisie (au sens marxiste de la chose) et aux beaufs (au sens de Cabu). Ses films dessinent le portrait d'une France anxiogène que ses héros, souvent pitoyables, ne cessent de tenter de fuir. Les banlieues de Les Valseuses ou Un, deux, trois, soleil, les grand ensembles modernes de Buffet froid (1979), les pavillons de Notre histoire (1984) et Tenue de soirée (1986), sont autant de décors hostiles, peuplés de personnages inquiétants, que la mise en scène de Blier fait tirer vers le fantastique. L'étude chronologique fait émerger ces thèmes et en montre la constante, tandis que les derniers chapitres, par une lecture transversale, en font la brillante synthèse.

Enfin, Vincent Roussel ne manque pas de proposer une lecture contemporaine du cinéma de Blier. « J'ai le sentiment que le cinéma de Blier a quelque chose à dire sur notre époque », est-il écrit en exergue. Certes, mais quoi ? Combien de fois avons nous lu aujourd'hui que l'on ne pourrait plus faire Les Valseuses ou Beau-père (1981) ? La question est un peu vaine, car il y a toujours des cinéastes qui osent. Ce qui a changé c'est la nature des attaques car il faut rappeler que, sur les rapports hommes-femmes par exemple, Calmos en 1976 avait été critiqué avec violence et valu une durable réputation de misogynie à Blier. Vincent Roussel démonte avec fougue cette accusation, insistant en particulier sur l'infantilisme des personnages masculins et leur rapport à la mère. Il fait au passage une belle critique des « études de genre », rappelant qu'un artiste développe d'abord une vision personnelle qui ne saurait se réduire à des schémas généraux, quand bien même ils défendraient une juste cause. Ces lectures réductrices sont d'autant plus vaines que leur objet cultive la provocation et un humour qui ne supporte pas les lieux communs. La démonstration en est convaincante, comme celle de la persistance du « cauchemar français », qui a pris d'autres formes mais dont Blier, dès les années soixante-dix avait hélas bien pris la mesure. Enfin, dans un registre plus léger, le chapitre consacré à l'utilisation de la musique, montre l'originalité de l’approche de Blier et la maîtrise dont il fait preuve pour tous les éléments de ses films.

A ce stade, vous aurez compris tout le plaisir que j'ai eu à lire cette « cruelle beauté ». Pour ceux qui, comme moi, sont familier de la plume de Vincent Roussel, vous allez retrouver son style limpide et précis, enthousiaste et modeste. Pour tous les autres, c'est l'occasion de découvrir le fin connaisseur d'un cinéaste qui a compté et qui devrait compter encore. Riche en informations et en réflexions, le livre de Vincent est aussi comme une longue conversation cinéphile qu'il mène avec passion. La réussite d'un livre de cinéma, c'est d'enrichir la connaissance d'une œuvre ou de donner envie de la découvrir. J'ai déjà commencé à rattraper mon retard.

* : au passage j'ai appris que c'est de l'un des personnages de Les Valseuses que vient le nom de son premier blog, Pierrot.

25/01/2021

Une page de publicité

Au moment de mettre le point final à un nouveau projet (en attendant la publication, ce qui est une autre histoire), j'ai eu envie de remettre un peu en avant mon premier ouvrage. Voici donc quelques lignes sur mon premier livre de cinéma, grosse émotion le jour où je l'ai déballé et mis dans ma bibliothèque au milieu de tous ces ouvrages qui ont forgé ma cinéphilie. Voyage dans le cinéma de Sergio Corbucci est né dans les colonnes d'Inisfree et s'attache à l’œuvre de celui dont on connait surtout Django (1966) et Il grande silenzio (Le Grand silence, 1968). J'ai essayé de montrer qu'il y avait bien autre chose, au-delà des citations répétées de Quentin Tarantino. Il a certainement plein de défauts, mais il est sincère et passionné. Et si vous êtes curieux, il se commande chez l'éditeur (sur les plate-formes en ligne aussi, mais c'est moins bien). Cliquez sur l"image et hop !

Sergio Corbucci

14/11/2020

Zoom Arrière n° 4 : le cinéma muet français

Après De Palma, Moretti et Oshima, le collectif de cinéphiles (il en reste !) Zoom Arrière, dont j'ai l'honneur et le plaisir de faire partie, propose son quatrième ouvrage pour meubler les heures de reconfinement. Cette fois nous nous sommes attaqués à une période, celle du cinéma muet français. L'équipe s'est étoffée de nouvelles plumes brillantes, le livre aussi, des frères Lumière à Louis Feuillade, d'Alice Guy (mais non elle n'est pas oubliée !) à Alfred Machin, de Germaine Dulac à René Clair, en passant par Méliès et Jean Epstein, 312 pages présentées ainsi :

Chronologiquement sont abordées les œuvres de 78 cinéastes de cette époque, à travers l'évocation de plus de 250 films. 16 contributrices et contributeurs (parmi lesquels 5 nouvelles signatures !) se succèdent pour dresser le panorama le plus large possible des 35 premières années d'un art vivant, privé de son mais éloquent. Des pionniers aux diverses avant-gardes, des réalisateurs vedettes aux artisans méconnus, des films d'art aux films clandestins, des burlesques aux serials, le continent s'avère immense, riche de sa diversité, pourvoyeur de découvertes et toujours sujet aux confrontations de points de vue.

L'ouvrage se commande via le site Zoom Arrière en cliquant simplement sur l'image ci-dessous.

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16/06/2020

Souvenirs

"Je sais aujourd'hui que le souvenir des films compte au moins autant que les films eux-mêmes, puisque notre relation avec eux est de l'ordre de l'intime. Ils nous regardent, comme nous les regardons. Ils nous prennent par la main et nous consolent, nous accompagnent comme nous les accompagnons. Ils grandissent ou s'éloignent. Mais ils nous appartiennent, ils font partie de notre vie."

Michel Boujut, Le Jour où Gary Cooper est mort (Rivages)

22/05/2020

Zoom Arrière n°3 : Nagisa Ōshima

Le troisième volume des ouvrages de l'équipe de Zoom Arrière vient de paraitre. Il est consacré au cinéaste japonais Nagisa Ōshima, figure de proue de la "Nouvelle vague japonaise" de la fin des années cinquante. Si ce mouvement était informel, il n'en a pas moins été puissant et passionnant, bousculant le cinéma de son temps et ayant une influence bien au-delà des frontières du Japon. Ōshima, c'est bien sûr Ai no korīda (L'Empire des sens, 1976) et Furyo (1983), mais c'est surtout une œuvre complexe et novatrice de 23 longs métrages, de courts métrages et de documentaires qui ont marqué leur temps. Nous vous proposons de la parcourir au long de cet ouvrage de 120 pages et 47 textes écrits par 7 membres de l'équipe. L'ouvrage se commande en ligne (cliquez sur la couverture ci-dessous), ou pour les personnes sur Nice et les environs, à la librairie Les Ateliers Illustrés (9 Rue Emmanuel Philibert, 06300 Nice) à partir de la fin de la semaine prochaine. Bonne lecture !

nagisa Ōshima

12/10/2019

Nanni Moretti par Zoom Arrière

L'équipe de Zoom Arrière, sous la houlette d’Édouard Sivière de Nage Nocturne, revient avec un deuxième ouvrage, entièrement consacré au réalisateur italien Nanni Moretti. Après Brian De Palma, nous poursuivons cette idée de revisiter l’œuvre de nos cinéastes favoris à travers un ensemble de textes issus de nos sites et blogs, avec de nombreux inédits.

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En quarante-cinq textes signés de neuf contributeurs, une balade (romaine) est effectuée, de film en film, le long d'une œuvre extrêmement personnelle. Les quatorze longs métrages qui la constituent (auxquels s'ajoutent plusieurs courts) sont successivement revisités en ces pages, ainsi que les thèmes récurrents la traversant du milieu des années soixante-dix à aujourd'hui : la famille, la politique, la religion, le sport, la cinéphilie...

Ponctuellement, d'un titre de la filmographie à un autre, ou en continu, pour saisir une évolution, plongez avec nous dans ce cinéma de l'intime et de l'universel, engagé et en décalage, rigoureux et ouvert.

Pour ma part, je me suis attaché à trois films fondamentaux, Palombella Rossa (1989), Caro diario (Journal intime, 1993) et Aprile (1997). Je me suis attaché également à la cinéphile militante de Moretti, vaste sujet, et proposé une somme de mes souvenirs d'un cinéma qui m'accompagne depuis trente années.

136 pages / Format : 14,8 x 21 cm

Tout ceci pour la modique somme de 5 € (+ 4 € de frais de port).

Pour le commander : Cliquer ici

Pour mes lecteurs et amis azuréens, ça peut passer par moi en direct.

10/10/2019

L'espace d'un instant secret

Cinématique des muses, un livre de Ludovic Maubreuil (Editions PGDR)

J'ai passé l'été avec vingt actrices remarquables, pas sur un écran pour une fois, mais dérivant avec délice au fil des pages du nouvel ouvrage de Ludovic Maubreuil, Cinématique des muses. Catherine Spaak, Claude Jade, Elsa Martinelli, Marie-France Pisier, Geneviève Bujold... elles ont toutes illuminé les écrans le temps d'une génération et d'un cinéma dont on sent bien aujourd'hui combien il manque. La muse inspire le poète avec ce que cela comprend de part de mystère, d'espaces troubles et fascinants où l'imagination, le rêve et le désir peuvent s'engouffrer. Au cinéma, sur l'écran, la muse s'incarne. C'est un corps, une voix, un pas, une attitude, un regard, un port de tête, un silence. Une femme. Les muses cinématographiques de Ludovic Maubreuil ont inspiré de grands cinéastes, de moins grands et d'obscurs. Mais toujours elles ont su toucher quelque chose de profond dans les spectateurs que nous sommes, amoureux sombrant sans regret dans leur sillage lumineux. Sur les pas de Luc Moullet et de sa Politique des acteurs (Cahiers du Cinéma, 1993), Maubreuil adopte une attitude de traverse. Ses vingt actrices, soigneusement choisies d'un élan que l'on devine du cœur, ont fait œuvre de leur présence à l'écran, déclinant leur essence au-delà des personnages issus des scénarios auxquels elles ont donné vie, en parallèle des visions et fantasmes qu'elles ont suscité chez leurs metteurs en scène. Ce n'est pas leur talent de comédienne, au sens technique, qui compte ici, même s'il est souvent remarquable, mais comme avec John Wayne ou Jean Gabin, cette faculté purement cinématographique d'une présence qui se joue à trois regards, celui de l'actrice, celui du réalisateur et celui du spectateur. Le nôtre.

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Chacune a son autonomie, douce mais résolue. Ludovic Maubreuil saisi leur essence par des phrases précises et poétiques à la fois : « Personne ne mérite vraiment Catherine Spaak » ; « Marie-France Pisier est de ce genre de femmes à qui l'on aime mettre des chapeaux » ; « Pour avoir une idée de la force d'âme, il suffit d'observer Ottavia Piccolo ». Et l'auteur est un observateur hors pair, un portraitiste délicat. J'aurais envie de citer toutes ces phrases qui sont à la fois hommage et définition, joignant l'amour du cinéphile à la rigueur du critique. Une encore sur Amanda Langlet chez Rohmer « Statue du Commandeur en maillot de bain bleu et blanc ». Certains de ces portraits ravivent des souvenirs de toutes celles dont on a croisé les « chères images aperçues  », passantes qui nous ont marqué quand tout le reste a été oublié. D'autres suscitent des évocations plus lointaines, comme un parfum longtemps oublié qui surgit à l'improviste. D'autres enfin sont de belles inconnues que l'on a envie de découvrir (pour moi : Cathy Rosier et Catherine Jourdan).

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Mais les muses de Ludovic Maubreuil ne sont pas de simples objets d'admiration. Leur évocation, au sens où l'on évoquerait des esprits bienveillants, fait resurgir tout un cinéma, celui dont je parlais en introduction, dont elles sont l'emblème d'audace et de liberté. Ce cinéma, surtout concentré dans les années soixante et soixante dix avec de jolies embardées, est défendu avec passion par l'auteur. C'est un cinéma aux bras grands ouverts, des films devenus cultes comme Les Yeux sans visage (1960) de Georges Franju aux explorations érotiques d'Alain Robbe-Grillet ou Walerian Borowczyk, d’œuvres majeures comme avec François Truffaut ou obscures comme Les Jambes en l'air (1970) de Jean Dewever, des fleurons du cinéma de genre signés Dario Argento ou Lucio Fulci au cinéma grand public des Aventuriers (1967) de Robert Enrico, des francs nanards comme T'es folle ou quoi ? (1981) aux œuvres télévisuelles, parfois superbes comme L'Île aux trente cercueils (1979). Au-delà des apparitions, même fugaces, des muses, tous ces films ont en commun l'expression d'une liberté dans leur pratique. Quelque chose d'une sincérité qui résiste aux approches commerciales comme au manque d'ambition parfois, un territoire à explorer sans se sentir tenu à l'air du temps où aux conventions du moment. « Mon amour du cinéma est plus fort que toute morale » disait Alfred Hitchcock. C'est le chemin qu'empruntent, guidés par leurs muses, les cinéastes cités plus haut et quelques autres. Un chemin parfois périlleux si l'on considère celui que fît prendre Bernardo Bertolucci à Maria Schneider. Mais un chemin où le plus souvent elles ont été actives et attentives. Bien ou mal, elles nous ont offert des modèles, éclairé nos ignorances, suscité des élans, suggéré des façons de vivre et d'aimer. Cette générosité méritait un hommage à la hauteur. Il éclate ici à travers ces vingt portraits.

24/07/2019

Argento vivo !

Alors que ses films n'ont plus de distribution significative depuis plus de trente ans en France et que ses admirateurs les plus farouches peinent à défendre ses films depuis le milieu des années quatre vingt, l'aura de Dario Argento reste vive. Il y a eu sa biographie Peur suivie des nouvelles réunies dans Horror, éditées par Rouge Profond. Il y a eu l'hommage rendu au Festival de La Rochelle cette année. Il y a eu la sortie toute récente du documentaire de Jean-Baptiste Thoret, Dario Argento, Soupirs dans un corridor lointain (2019). Étonnant, non ?

dario argento,abordages

Du coup, avec l'équipage d'Abordages, nous gonflons nos voiles de ces vents favorables et participons avec notre modeste brise, notre troisième numéro consacré au Tenebre (Ténèbres, 1982) du maestro. Giallo ultime, dernière œuvre majeure pour beaucoup, ce film en rouge et blanc a inspiré à l'équipe menée par le Capt'ain Jocelyn Manchec (qui signe une étonnante confession sur ses rapports avec le cinéma d'Argento) des textes enflammés écrits par Édouard Sivière, Vincent Roussel, Aurélien Lemant, Eric Aussudre (audacieuse approche féministe) et Ismaël Deslices, les calligrammes de Nicolas Tellop, les collages de Jocelyn sur un poème de Lucas Loubaresse, et un très beau dessin pointilliste de Lucienne Estere-Denuit. Pour sa part, votre serviteur s'est attaché à la figure du grand Giuliano Gemma, policier très professionnel de cette histoire, un article amicalement dédié à mon amie Marie-Thé. Tenebre a ainsi été abordé de multiples façons, explorant des pistes, des sens, des émotions, des souvenirs, des rapports (avec le cinéma de Brian De Palma pour Vincent R.). Bref une œuvre chorale mise en forme à l'ancienne, papier et ciseaux, pour un fanzine qui pourrait avoir été imaginé en 1982 et qui peut se commander via la page Facebook de notre fier galion.

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Dans le même esprit, mais sous une autre forme, La Septième obsession propose tout un numéro hors série à ce cher Dario. Même esprit car nous retrouvons Nicolas Tellop aux commandes de ce bel objet aux couleurs vives, rouge souvent, et les signatures d'Aurélien Lemant, Eric Aussudre, Ismaël Deslices, Lucas Loubaresse et du Capt'ain Manchec. Et nous nous sommes réjouis que plusieurs pages d'Abordages aient été reprises comme jadis Le Trombone Illustré dans Spirou. N'en concluez pas trop vite que ce serait la raison de ce petit texte. Non, tout amateur du maestro se doit de plonger dans ces 130 pages serrées, colorées, enthousiastes et critiques, séparés en trois chapitres sous le signe des mères ouvertes par un entretien romain avec le réalisateur en personne. Illustrant la position particulière d'Argento et de son œuvre, le numéro choisit de se limiter aux 25 premières années de sa carrière, soit du fondateur L'uccello dalle piume di cristallo (L'Oiseau au plumage de cristal, 1970) jusqu'à La sindrome di Stendhal (Le Syndrome de Stendhal, 1996). Même s'il y aurait à discuter de ce qui a suivi, c'est en effet là que réside l'apport essentiel d'Argento à l'histoire du cinéma, là qu'il réalise les œuvres uniques qui n'ont cessé d’inspirer d'autres cinéastes dont Yann Gonzales ou Bertrand Bonello ici questionnés sur le sujet. Cette revue explore elle aussi les voies tordues d'une cinématographie complexe, ses rapports (avec la peinture, avec le cinéma d'Antonioni, celui de De Palma à nouveau par Jérôme Dittmar) et ses apports à nos imaginaires. C'est indispensable et ça se trouve chez tous les bons marchands de journaux.

10/05/2019

Zoom Arrière spécial Brian De Palma

La chose s'est préparée dans la discrétion alors que nous achevons notre voyage dans le temps, revisitant chaque année de cinéma depuis 1945. L'équipe de Zoom Arrière, sous la houlette d’Édouard Sivière de Nage Nocturne, se lance dans l'édition en rebondissant sur plusieurs projets collectifs. L'idée est de revisiter l’œuvre de nos cinéastes favoris à travers un ensemble de textes issus de nos sites et blogs, avec de nombreux inédits.

Premier ouvrage autour du cinéma de Brian De Palma, 29 longs métrages et quelques autres formats, 55 textes, 138 pages signées par 13 contributeurs autour de ce cinéaste qui a nourri nos discussions, parfois enflammées. Pour ma part, outre l'actualisation d'un texte sur Obsession (1976), je me suis attaché aux films controversés Scarface (1983) et Casulaties Of War (Outrages, 1989), ainsi qu'à la collaboration de De Palma avec Bruce Springsteen pour ce qui reste l'unique clip du réalisateur et un moment fort de la légende du chanteur.

Tout ceci pour la modique somme de 5 € (+ 4 € de frais de port).

Pour le commander : Cliquer ici

Pour mes lecteurs et amis azuréens, ça peut passer par moi en direct.

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10/04/2019

Darrieux par Laurent

Danielle Darrieux, une femme moderne par Clara Laurent (éditions Hors Collection)

« Je ne vous aime pas, je ne vous aime pas, je ne vous aime pas »

Un bon livre de cinéma se doit de posséder deux qualités selon moi : donner l'envie de découvrir ou de revisiter des films, et posséder un point de vue sur son sujet. L'ouvrage consacré à la carrière de l'actrice Danielle Darrieux par Clara Laurent, Danielle Darrieux, une femme moderne paru aux éditions Hors collection les possède toutes deux. Au long de 400 pages d'une écriture fluide où transparaît son enthousiasme et sa fascination pour la femme comme pour la comédienne, l'auteure parcours l'imposante filmographie depuis Le Bal (1931), premier rôle de DD à 14 ans pour Wilhelm Thiele, jusqu'à son ultime prestation sous la direction de Deny Granier Deferre en 2010 dans Pièce montée. DD a alors 93 ans. Cette longévité exceptionnelle associée à des choix assez éclectiques permet d’évoquer les grands mouvements du cinéma français sur 80 décennies, ce qui n'est pas rien, on en conviendra. Défilent ainsi les films populaires des années trente, la période complexe de l'occupation, les grandes heures de la qualité française, l'irruption de la nouvelle vague, l'émergence de réalisateurs cinéphiles comme Paul Vecchiali ou Dominique Delouche, celle des réalisatrices Marie-Claude Treilhou, Annick Lanoë ou Anne Fontaine, et les nouvelles générations au tournant du siècle.

danielle darrieux,clara laurent

Clara Laurent procède par ordre chronologique à l'intérieur duquel elle dégage des thèmes liés aux prestations de l'actrice. La partie biographique est présente mais discrète. Elle donne l'essentiel, surtout à propos des heures sombres de l'Occupation et des relations de Darrieux avec les allemands. C'est une période qui se couple chez la jeune femme avec un moment compliqué de sa vie sentimentale. Divorce avec le réalisateur Henri Decoin, histoire passionnée avec Porfirio Rubirosa, play-boy mais aussi anti-nazi pour lequel elle fera le tristement fameux voyage en Allemagne avec Suzy Delair, Albert Préjean et quelques autres. Arrêté par les nazis, Rubirosa sera l'objet d'un chantage de la part d'Alfred Greven, directeur de la Continental, pour convaincre l'actrice de faire le voyage à Berlin et deux films. A partir de 1953, Darrieux verrouille sa vie privée dont il n'y aura que peu à dire. Les films donc, les films surtout.

Les rôles et le jeu de Danielle Darrieux sont au cœur du livre. La précision et la finesse de description des gestes, des expressions, des costumes, des coiffures, des intonations, m'a rappelé le livre essentiel, indispensable, de Luc Moullet Politique des acteurs (éditions Cahiers du Cinéma, 1993) qui étudiait de la sorte les carrières de John Wayne, Gary Cooper, James Stewart et Cary Grant. Darrieux avec son jeu moderne, son « underplaying » sobre qui ne vieillit pas, est de leur famille. Clara Laurent rappelle dans le même esprit une réflexion du cinéaste Paul Vecchiali qui comparait ses qualités d'actrices à celles de Jean Gabin ou (encore lui) Gary Cooper.

L'approche film à film se double d'une volonté de ne pas privilégier les œuvres les plus remarquables au détriment des autres, méconnues ou parfois plus faibles. Pour beaucoup, moi le premier, Darrieux, ce sont surtout ses rôles pour Max Ophuls, La Ronde (1950), Le Plaisir (1952) et Madame de... (1953), pour Jacques Demy Les Demoiselles de Rochefort (1967) et Une Chambre en ville (1982), Le Rouge et le noir (1954) de Claude Autan-Lara, Marie Octobre (1959) de Julien Duvivier, En Haut des marches (1983) de Paul Vecchiali et 8 Femmes (2001) de François Ozon. Cela constitue la partie émergée de l'iceberg qui comprend 110 films. Sans les mettre tous sur le même plan, Clara Laurent leur accorde des places équivalentes selon la prestation de l’actrice, ce qui permet de mettre en valeur des films oubliés et de donner envie de les découvrir. Pour ma part, au cours de ma lecture, j'ai vu Abus de confiance (1938) et Retour à l'aube (1938) de Henri Decoin, L'affaire des Poisons (1955) et Marie Octobre (que j'avais toujours raté à la télévision) de Duvivier. Chacun aura ses coups de curiosité au fil des pages. Mieux, L'auteure arrive à susciter un intérêt pour des films moins aboutis, peu excitants à priori comme L'Homme à la Buick (1966) de Gilles Grangier, Du Grabuge chez les veuves (1963) de Jacques Poitrenaud au titre redoutable, voire certaines comédies avec Bourvil ou Robert Lamoureux. C'est remarquable.

danielle darrieux,clara laurent

A cette vaste collection décrite avec autant de précision que de passion, Clara Laurent propose une approche globale de Darrieux comme « femme moderne ». La carrière de l'actrice, sa façon de la mener et les personnages interprétés sont mis en parallèle avec l'évolution de la femme dans la société et dans le cinéma français, des années trente à nos jours. La vie de Darrieux croise quelques événements clefs tels le droit de vote accordé en avril 1944, la publication de Le Deuxième Sexe par Simone de Beauvoir en 1949, le manifeste des 343 en 1971 ou la loi Veil de 1975. Laurent propose une lecture féministe de la période et de la manière dont Darrieux s’inscrit dans ce point de vue comme femme et comme actrice. La chose prend une résonance particulière aujourd’hui où la parole des femmes s'élève pour dénoncer les manquements parfois criants à l'égalité entre les sexes. Cet axe qui structure le livre pourrait apparaître plaqué ou agaçant, surtout pour un lecteur masculin. Il n'en est rien. L'auteure s'y connaît autant en histoire du droit des femmes qu'en cinéma et la mise en regard de l'un par l'autre se révèle fructueux. Laurent commence par définir la « persona » de Darrieux (voir du côté de Jung) et la met à l'épreuve des rôles tenus. Même si Darrieux n'a pas été la seule et si elle n'a jamais été une actrice « engagée » comme, disons, Delphine Seyrig, elle a réussi a projeter une image de la femme moderne en rupture avec l'image dominante de son temps. Et cette image a été d'autant plus importante que Darrieux a été très vite une véritable star des plus populaire.

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Jeune femme, sa pétulance, son mélange de candeur et d'énergie, l'amènent à tenir tête sur l'écran à des hommes souvent plus âgés, à s'affirmer comme indépendante, exerçant un métier et possédant des désirs propres. Dans une seconde partie de carrière, elle continue de s'affirmer comme une femme désirable et désirante, renversant plus d'une fois le rapport d'âge communément admis avec des partenaires masculins plus jeunes. Jusqu'au bout de sa carrière, elle tient des rôles de femmes dont le sentiment amoureux perdure et qui ne s'en laissent pas conter : « Est-ce que tu me prends pour une conne ? » chante-elle dans Une Chambre en ville. Son jeu tout en retenue lui aura permis de donner une ambiguïté salutaire à des personnages parfois décrits dans une optique machiste voire misogyne, à des femmes fatales ou coquettes ou immorales. Elle aura ainsi tourné sans problème pour Duvivier, Autan-Lara et Verneuil dialogué par Audiard. Capable d'énergie physique, acrobate et sportive, elle se démène, chante et danse, et à l'occasion elle offre de jolis moments d’hystérie ou de colère, toujours juste.

Dans la vie, Darrieux sera passée de la muse de Henri Decoin puis de Max Ophuls à l'inspiratrice de nouvelles générations de réalisateurs, restant maîtresse de ses choix, y compris pour des films alimentaires, se battant pour obtenir des choses très différentes quand on ne lui proposait pas. Si DD n'a pas été une militante, la belle affaire, elle aura été un modèle pour plusieurs générations. Le passage de relais à Catherine Deneuve, symbolisé au cinéma par quatre films, est évident. La grande Catherine possède le même type de jeu très cinématographique, dans la continuité du travail de son aînée, et elle n'a cessé elle aussi d’affirmer ses choix de carrière comme son indépendance farouche. Avec les mêmes interrogations et le même mystère derrière le regard.

Photographies DR et © Picture alliance / Everett Colle