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07/06/2016

Une expérience de la terreur

Experiment in terror (Allô, brigade spéciale). Un film de Blake Edwards (1962)

Texte pour les Fiches du Cinéma

Le succès des films de la série de la Panthère Rose a donné de son créateur, le réalisateur Blake Edwards, une image sinon fausse du moins incomplète. Il est entendu qu'il est un des maîtres de la comédie américaine avec Billy Wilder sur la période qui court de la fin des années cinquante à la fin des années quatre-vingt. Mais Edwards s'est essayé à d'autres registres avec bonheur, que ce soit le western avec Wild rovers (Deux hommes dans l'Ouest) en 1971, le drame avec Days of wine and roses (Le jour du vin et des roses) en 1962, ou le polar avec The Carey Treatment (Opération clandestine) en 1972 et Experiment in terror (Allô, brigade spéciale) qui nous intéresse ici, en 1962. Ce film est l'adaptation par leurs propres soins d'un roman policier signé Mildred et Gordon Gordon, quatrième histoire dont la figure centrale est l'agent du FBI John Ripley qui est incarné à l'écran par Glenn Ford. Experiment in terror met en scène une jeune caissière de banque, Kelly Sherwood, menacée par Garland « Red » Lynch, un mystérieux criminel à la voix asthmatique qui veut la forcer à effectuer un hold-up pour son compte. Agression physique, coups de téléphones effrayants, menaces sur sa jeune sœur, Kelly fait face avec courage et contacte le FBI qui lui apporte son aide via le perspicace inspecteur Ripley. S'engage alors un jeu du chat et de la souris pour coincer le criminel qui semble doué d'un redoutable sens de l'ubiquité allié à une intelligence perverse. La première scène, l’agression de Kelly dans son garage au moment de son retour du travail, défini un niveau d'angoisse plutôt élevé que Blake Edwards ne laissera jamais retomber, donnant de nouveaux coups d'accélérateurs à quelques moments clefs du film. Le titre du film est une déclaration d'intention, une expérience de la terreur, qui renvoie au célèbre A study in scarlet (Une étude en rouge) roman fondateur de la série Sherlock Holmes par Sir Arthur Conan Doyle. Après le succès de Operation Petticoat (Opération jupons) en 1959 puis surtout de l'adaptation de Truman Capote Breakfast at Tiffany's (Diamants sur canapé) en 1961, Edwards entend explorer les possibilités du thriller à suspense dans la lignée des films d'Alfred Hitchcock, peut être pour montrer ses capacités à aborder d'autres genres pour ne pas se laisser enfermer dans la comédie. Il est à noter que son film sort le même mois que Cape fear (Les Nerfs à vif) de J. Lee Thompson dans la même veine.

blake edwards

La démonstration est convaincante. Edwards apporte à Experiment in terror l'élégance de sa mise en scène, la maîtrise de l'écran large, une photographie sophistiquée signée Philip H. Lathrop, qui a débuté avec Orson Welles sur Touch of evil (La soif du mal) en 1958 et qui vient d'entamer une longue collaboration avec Edwards via la série télévisée Peter Gunn. Lathorp fait partie des chefs opérateurs qui ont donné une modernité à la lumière des films américains à cette époque, travaillant cette fois un noir et blanc scintillant alternant les journées solaires de San Francisco où se déroule l'action, et les ambiances nocturnes dans la tradition du film noir. Nous sommes à la limite par moments du fantastique quand le brouillard descend sur la maison de Kelly, perturbant l'action de la police. Jolie coïncidence, cette maison se trouve à Twin Peaks, colline de l'agglomération. Mais l'on trouve aussi les ombres expressionnistes et les rais de lumière typiques des œuvres noires de l'âge d'or. Edwards fait aussi preuve d'un sens du rythme sans faille et fait grimper la tension lors de scènes mémorables, la découverte du cadavre pendu d'une ex-amie de Lynch ou les scènes au téléphone pas très éloignées de celles du Scream de Wes Craven plus de trente ans plus tard. La plus impressionnante reste la rencontre entre Kelly et Lynch dans les toilettes d'un restaurant. L'homme s'est déguisé en vieille femme pour tromper la surveillance de Ripley. L'apparition est saisissante. Lynch semble à ce moment tout puissant. C'est lors de cette scène que l'on se souvient qu'il est joué par Ross Martin, le comédien qui incarnera quelques années plus tard l'agent spécial Artemus Gordon dans la série télévisée The wild, wild west (Les mystères de l'Ouest). La spécialité de Gordon étant le travestissement, spécialité que l'acteur maîtrise à un haut niveau. Martin est parfait dans le rôle, vicieux bien comme il faut, élément sombre du triangle formé par Kelly et Ripley.

blake edwards

C'est Lee Remick aux yeux si clairs qui incarne le courageuse jeune femme en détresse. Avec ses tailleurs stricts et sa distinction naturelle, elle est l'américaine moyenne idéale, délicate, dévouée et pourtant pleine de ressources et de courage. Elle est la pointe solaire du triangle. Ripley en est la pointe sèche, un personnage un rien raide et droit, dont on sait peut de choses au final, capable de s'émouvoir sans perdre le contrôle, expliquant à l'occasion qu'il n'a jamais eu à tirer son revolver, ce qui ne l'empêchera pas d'avoir la main ferme quand il le faudra. Un grand professionnel quoi. Glenn Ford lui apporte ce qu'il faut de son mélange très personnel entre dureté et décontraction, ce qui avait fait merveille chez Fritz Lang ou Delmer Daves. En 1962, Ford se remet du double échec de l'épique western de Anthony Mann, Cimarron (La ruée vers l'ouest), et de la version de Vincente Minelli de Four Horsemen of the Apocalypse (Les quatre cavaliers de l'apocalypse). L'acteur donne ici une performance tout en demi-teinte qui contraste avec celle de Martin comme de Remick. Le scénario a même le bon goût d'éviter une histoire d'amour entre les deux protagonistes.

Le triangle va se compliquer avec l'introduction de deux personnages. D'une part la sœur de Kelly jouée par la jeune Stéphanie Powers qui apporte un peu de fragilité. D'autre part, plus original, un personnage de femme asiatique qui entretient une relation amoureuse avec Lynch. Anita Loo dont c'est le seul rôle marquant, joue une mère célibataire chinoise, Lisa Soong, dont le petit garçon est malade. Une sous intrigue qui arrive assez tard dans le film quand Ripley remonta sa piste et qui dévoile une facette inattendue du psychopathe. Kelly s'est en effet occupé des notes d’hôpital du petit garçon et s'est attaché Lisa de façon sincère. Edwards met en scène ces personnages asiatiques qui cherchent à dépasser les clichés en vigueur à l'époque, en manifestant un goût très personnel que l'on retrouvera chez le cocasse Mister Yunioshi ou le burlesque Cato. Le film emprunte alors un chemin de traverse des plus original ce qui n'empêchera pas le drame d'aller à son terme.

blake edwards

Autre aspect remarquable d'Experiment in terror, l'utilisation des décors naturels de San Francisco. Comme nombre de films noirs, c'est un film ancré dans son époque et qui en porte le témoignage vivant, captant de façon documentaire une grande cité américaine des années soixante. Blake Edwards promène sa caméra dans de nombreux lieux en évitant de marcher sur les traces de Hitchcock qui avait déjà sublimé San Francisco dans Vertigo (Sueurs froides) en 1958. Le réalisateur exploite des aspects quotidiens de la ville comme cette partie pavillonnaire tranquille de Twin Peaks, le quartier de Montgomery street où se situe la banque avec tout ces bâtiments si typiques filmés comme si de rien n'était, et ce cinéma où Edwards s'offre au passage un amusant hommage au slapstick. Et puis surtout, il y a le Candlestick Park, immense stade où Edwards situe son morceau de bravoure final, jouant alternativement la foule grouillante qui paralyse les personnages à l'intérieur, et d'un coup l'immense espace vide du centre en plein air où vient s'achever la course de Lynch. Superbe séquence qui aura sans doute inspiré Don Siegel pour une scène marquante de son Dirty Harry neuf ans plus tard. L'expérience de Blake Edwards est une belle réussite du genre, donnant un film élégant et tendu, à la fois conscient de l'héritage du thriller noir et dans la lignée des œuvres plus modernes que signent ou vont signer Samuel Fuller, Don Siegel ou Richard Fleischer. A voir pour découvrir l'autre facette de l'auteur de The party (1968) dans une superbe édition présentée par un trio érudit : Bertrand Tavernier, François Guérif et Patrick Brion.

Photographies DR

10/12/2005

Two For The road - bande image

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08/12/2005

Two For The Road - texte

Il y a quelques mois, nous avions eu un échange avec Ludovic à propos du couple dans le cinéma. Coïncidence comme je les aime, moins de quinze jours après, je découvre Voyage à Deux à l'occasion de la rétrospective Stanley Donen organisée par la Cinémathèque de Nice. Et je tombe amoureux du film. J'en ai revu un bon morceau lors de sa diffusion sur ARTE, dans le cadre d'un cycle consacré à Audrey Hepburn. J'étais dans un hôtel à Rennes, en déplacement, et je suis immédiatement retombé sous le charme.

 

A l'image de ces voitures délicieuses aujourd'hui qui s'entrecroisent sur l'écran, Donen fait s'entrecroiser les temps et les sentiments du couple formé par Joanna (Audrey Hepburn) et Mark (Albert Finney). Trois voyages en terre de France, la vie à deux comme un voyage, ce film m'aurait sûrement ennuyé à quinze ans. Aujourd'hui je le trouve irrésistible. Si juste dans sa façon de saisir les petits mouvements, les petits moments qui forment le quotidien épique d'un couple. Le film est à fois une histoire simple et une grande aventure. Une plongée dans le couple aussi intense que chez Bergman ou Rossellini. L'exploration de ce qui fait que « ça colle » comme le dit Maureen O'Hara chez Ford. « L'amour au travail » comme le concevait Hichcock.

 

Je suis là.

Tu m'humilie... Tu m'humilie et puis tu me dis : « je suis là ».

Oui !

 

La force irrésitible entre deux êtres. La force de l'évidence. Une très belle idée : Mark n'a jamais son passeport avec lui. C'est toujours sa femme qui le lui retrouve. Elle sait. Il lui faut Joanna pour savoir qui il est. Quel homme il est. Et elle a besoin de lui comme de l'air qu'elle respire. Sans lui elle s'étiole. Elle a besoin de lui pour se sentir vivante.

 

Autre chose de si vrai : les coups de soleils et les moustiques. Quand c'est joué par quelqu'un comme Hepburn, ça fonctionne à un point incroyable parce que c'est trivial, mais que ça ne peut pas l'être. Un peu le même coup de génie que quand c'est John Wayne qui accepte de faire rentrer dans sa famille sa nièce enlevée par les peaux-rouges. Que ce soit Wayne donne une crédibilité inédite à l'acte.

 

Voyage à deux sort en DVD pour les fêtes.

Un article passionnant en anglais avec de nombreuses informations sur le site d'Audrey Hepburn

07/12/2005

Two for the Road - Bande son

If you're feeling fancy free,
come wonder through the world with me.
And any place we chance to be,
will be our rendezvous.

Two for the road we'll travel down the years,
collecting precious memories.
Selecting souvenirs,
and living life the way we please.

In summer time the sun will shine,
in winter we'll drink summer wine.
And every day that you are mine,
will be a lovely day.

As long as love still wears a smile,
I know that we'll be two for the road,
and that's a long, long while.

As long as love still wears a smile,
I know that we'll be two for the road,
and that's a long, long while.

(Musique de Henry Mancini, Paroles de Leslie Bricusse)

15/09/2005

Birdy Num Num

Allons y carrément, écrire sur The Party de Blake Edwards, c’est Écrire sur l’un des films les plus drôles du monde. Enfin, pour moi déjà et c'est déjà ça. Toutes considérations personnelles mises à part, ce film qui date de 1968 est la quintessence de la collaboration tumultueuse mais si riche entre le réalisateur Blake Edwards et l’acteur Peter Sellers. Ce dernier, Lolita et Folamour l’ont montré, est un génie du travestissement. Il campe ici un acteur indien (des Indes), complètement naïf, avec une très jolie voiture à trois roues, venu à Hollywood tourner un remake de Gunga Din. Ayant accumulé plusieurs catastrophes sur le tournage et détruit le décor, il est mis sur liste noire par le producteur du film.

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En bonne logique de comédie américaine classique, il va glisser de cette liste sur celle des invités à une soirée très classe (la party) donnée par ce même producteur. A partir de là s’enclenche un mémorable enchaînement de gags qui grossira en un flux irrésistible jusqu’au final délirant et psychédélique, irruption de la jeunesse, de la vie et de l’esprit hippie, cet esprit contestataire de 1968, au cœur de ce qu’il y a de plus formaliste et guindé aux USA.

Edwards déploie une mise en scène sophistiquée, contrôlant le lent mais sûr dérapage vers le chaos. Une mise ne scène toute au service de cet acteur d’exception qu’est Peter Sellers. Ses mimiques, son air embarrassé de gamin égaré dans un monde guindé qui la dépasse sont irrésistible. Il se confronte à tous les gadgets en vogue, révélant leur vacuité, voire leur nocivité. Sellers se déchaîne avec la fontaine d’intérieur, les WC, le système de hauts parleurs, comme avec le désormais célèbre perroquet (Birdie Num Num !). Venant d’un pays de tradition millénaire, un pays de spiritualité et de philosophie, il est révélateur, au sens chimique du terme, du vide de la civilisation américaine, mal masqué sous une technologie sophistiquée. Il fera exploser, comme le fortin du début, cette moderne forteresse du producteur hollywoodien, lieu d’un pouvoir dérisoire, pour y faire enter des barbares sympathiques (avec leur éléphant !), avant de repartir, malgré tout, avec la fille au volant de son étrange voiture. Musique très swing de l’ami et collaborateur de toujours, Henri Mancini. The Party est un vrai film culte, une vraie comédie et un vrai chef d’œuvre.
 
Le DVD 
Photographie : The Age