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01/12/2006

C'est quoi un film politique ?

J'ai écris il y a peu qu'un quatrième décès récent m'avait touché dans le milieu du cinéma. C'est celui de Danièle Huillet. Pas comme pour Jack Palance qui me ramenait à des souvenirs d'enfance, ni comme pour Robert Altman dont je suivais l'oeuvre avec passion. Je n'ai jamais rien vu des films qu'elle a réalisé avec Jean-Marie Straub. Problème d'accès aux films pour beaucoup mais aussi un peu par manque d'intérêt. Pourtant j'en ai beaucoup entendu parler et j'ai lu pas mal de choses sur leur travail. Huillet et Straub ont peu d'admirateurs mais ces admirateurs les défendent bec et ongles et cela force mon respect sinon mon intérêt. J'ai donc été sensible à la façon dont certains ont parlé ou écrit sur la disparition de Danièle Huillet. A vrai dire, j'avais jusqu'à présent deux « images » des Huillet-Straub, une positive liée à un texte sur John Ford écrit pour le livre collectif des Cahiers du Cinéma et une négative, une diatribe violente de Jean-Marie Straub contre le cinéma de Stanley Kubrick.
Bref, je suis tombé sur ce court métrage via Hippogriffe, Ciné tract. Il se trouve que le même jour, je ne sais trop comment mais j'aime bien ce genre de hasards, je suis aussi tombé sur cet extrait du film The harder they come, un film jamaïquain de Perry Henzel avec Jimmy Cliff et qui inclus cette scène extraordinaire du Django de Sergio Corbucci. Les Straub et Corbucci dans la même note, je peux le faire. J'ai commencé à réfléchir sur ce qu'était, ce que pouvait être un film politique. Je repensais aux réticences de Pierrot, notamment envers le cinéma de Bertrand Tavernier ou du récent Ken Loach, cinéastes politiques revendiqués. Je me suis dit que tous ces films étaient pourtant bien politiques à leur façon.
Tavernier ou Loach font des films qui s'appuient sur le réel, l'Histoire, mais prennent les habits de la fiction sans renoncer à une dialectique et cherchent à convaincre. Contrairement à ce que l'on dit souvent, je ne pense pas qu'ils s'adressent à un public convaincu d'avance mais, justement, de part leur approche fictionnelle, cherchent à toucher ceux qui ont une vision différente.
Le film de Henzel s'inscrit lui dans une vague de films, les films « blacks » de la fin des années 60, début des années 70, politiquement franchement revendicatifs. Il s'agit d'affirmer une identité, de faire savoir que l'on existe et de dire haut et fort ce que l'on veut et ce que l'on ne veut plus. La scène du film est emblématique de cette sorte de revanche par procuration que prennent les spectateurs (des jamaïquains pauvres d'un quartier populaire) à travers Django et de leur plaisir. Nombre de films de blaxploitation fonctionnent sur ce sentiment et le renversement des codes. Il y a une certaine ironie dans le cas présent à ce que la procuration soit donnée à un blanc. Et la scène de Henzel est pleine d'ambiguïté car filmant le plaisir par procuration, il filme aussi de la frustration.
Django est également un film politique, mais un film politique masqué. Comme tout bon film de genre, les codes passent avant le message. Dans ce cas précis, la dimension politique est assez explicite avec les échanges d'insultes racistes, l'opposition Nord-Sud et Sud-Mexique, l'allusion flagrante aux camps nazis et l'extermination à la mitrailleuse d'échappés du Ku Klux Klan. Plus avant dans le film, Django délaissera ses motivations intellectuelles pour l'appât du gain et la bonne vieille vengeance. Néanmoins la force de la scène du massacre est bel et bien là et Corbucci aimait raconter les réactions enflammées des salles populaires italiennes à la vision de son film. Il semble que ces réactions étaient partagées un peu partout ailleurs.
Le Ciné tract des Huillet-Straub semble à des années lumières de ces films là. C'est pourtant un film qui s'appuie sur le réel, c'est un film d'indignation, un film qui propose des mises en relation (chambre à gaz, chaise électrique). Mais c'est un film qui me tient à distance. De part sa forme, la répétition du plan six fois, de part son dépouillement qui va jusqu'à le rendre énigmatique à quelqu'un qui aurait pourtant suivi les évènements qui l'ont inspiré, ce qui était mon cas. Comme le fait remarquer cet intervenant à l'émission d'Arnaud Laporte sur France Culture, rapporté par Hippogriffe : Heureusement qu’il y a un texte à l’entrée du cinéma pour nous expliquer qu’il s’agit de Clichy…

Commentaires

J'ajouterai que cette mise en relation (mort accidentelle de deux jeunes clichyssois / chambres à gaz) manque tout de même de nuance et de pertinence. J'allais écrire : d'intelligence.

Il ne faut hélas pas compter sur ce "tract" pour apporter la moindre mise en perspective qui viendrait étayer cette comparaison pour le moins hasardeuse.

Écrit par : Sébastien Carpentier | 02/12/2006

En fait, ma grande référence à ce propos est davantage littéraire que cinématographique. Je pense toujours au fabuleux pamphlet de Benjamin Péret "le déshonneur des poètes" où il s'en prend violemment à ceux qui ont mis la poésie au service de la Résistance (Aragon, Pierre Emmanuel, Eluard...). L'auteur leur reproche avant tout d'asservir la puissance libératrice de la Poésie (et de l'Art en général) à un discours et surtout, à une forme réactionnaire. Tavernier et, dans une moindre mesure, Loach font la même chose : le fond prime sur la forme qui, du coup, se réduit à une sorte de catéchisme idéologique (voir l'horripilant parce que parfait instituteur de "Ca commence aujourd'hui")
A l'opposé, je viens de découvrir le splendide "Soy Cuba" et j'y vois le processus inverse : une idéologie que je ne cautionne pas transfigurée par la mise en scène et qui donne au film une véritable dimension politique...

Écrit par : Dr Orlof | 03/12/2006

Je serais curieux de lire Péret, mais je doute de tomber d'accord avec lui . Je comprends mal en quoi la Résistance, dans son principe, puisse avoir été réactionnaire. L'honneur de la poésie, c'est aussi Desnos, Char ou Dac par exemple qui ont mis leur art et leur personne au service d'une cause. Mes références, ça serait "Hommage à la Catalogne" d'Orwell ou "La crosse en l'air" de Prévert.
Le point sur lequel on peut tomber d'accord, c'est qu'une cause ne fait pas une oeuvre. Mais je ne crois pas à la réciproque. Je suis rarement convaincu par ceux qui prétendent se placer au dessus, ceux qui privilégient la forme sur le fond. J'apprécie plus que tout quant il y a un équilibre et cet équilibre, je le trouve dans "Soy Cuba" comme dans "Land and Freedom", "Les raisins de la colère", L'an 01", "l'Aveu", Quien sabe", "le crime de M Lange"... et "Ca commence aujourd'hui". Je n'vais pas été marqué par le côté parfait du personnage du directeur mais en même temps lui donner une faille (comme pour le flic de "L627") pouvait passer pour un simple artifice de scénario. Il me semble que l'on est plus dans un dispositif à la Capra avec ses héros purs, incarnant des valeurs (américaines ici, républicaines et laïques là) aux prises avec les déviances et les perversions d'un systhème.

Écrit par : Vincent | 03/12/2006

Vincent, mon précédent commentaire ne s'est pas affiché, c'est normal?

Écrit par : Hyppogriffe | 11/12/2006

Apparemment, mon commentaire s'est perdu dans la nature. Bon, je reprends : ne vous arrêtez pas à ce ciné-tract, Vincent, et allez voir, dès que vous le pourrez, "Non réconciliés", "De la Nuée à la Résistance", "Chronique d'Anna Magdalena Bach", "Trop tôt, trop tard" ou "Antigone", entre autres chefs-d'oeuvre. Vous m'en donnerez des nouvelles.

A Sébastien. Tu écris : "Il ne faut hélas pas compter sur ce "tract" pour apporter la moindre mise en perspective qui viendrait étayer cette comparaison pour le moins hasardeuse", mais qu'est-ce qui te fait penser que les Straub font une "comparaison" entre les chambres à gaz et le transformateur EDF? Evoquer n'est pas "comparer" (au sens dans ta phrase de : mettre sur un pied d'égalité) mais, dans ce cas précis, donner à penser. Et je trouve que ta réaction ou celle d'Arnaud Laporte témoignent dès lors d'un étrange refus de penser. Au nom de quoi?

Écrit par : Hyppogriffe | 11/12/2006

Bonjour, Hyppogriffe, désolé, mais Haut et Fort a parfois de ces bizarreries.
Je ne me suis pas arrêté à ce ciné tract, j'ai acquis "Chronique d'Anna Magdalena Bach" que je dois voir d'ici la fin de l'année. Je suis très curieux d'en voir plus sur leur travail.

Écrit par : Vincent | 11/12/2006

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