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10/06/2018

Springsteen à l'écran (livre)

Broken Heroes – Bruce Springsteen et le cinéma par Vanessa Hélain (éditions Rouge Profond).

Voilà un livre dont je devrais être jaloux. Cinéphile et admirateur de Bruce Springsteen, j'aurais pu avoir cette belle idée d'explorer les multiples connexions entre le cinéma et l’œuvre musicale de l'enfant de Freehold, New-Jersey. A vrai dire, je m'étais penché sur les rapports entre Springsteen et John Ford, une autre obsession favorite, mais sans aller plus loin qu'un titre : « l'héritier rock ». Aujourd'hui l'exploration a été menée à bien par Vanessa Hélain dans Broken Heroes – Bruce Springsteen et le cinéma aux éditions Rouge Profond. L'auteure a cartographié un vaste territoire qui ne cesse de s'agrandir, fait d'inspirations croisées, de réminiscences, de citations, de connivences secrètes, de correspondances ouvertes, d'admirations réciproques et d'une culture américaine partagée. Un territoire où la musique et le cinéma côte à côte, de plus en plus souvent ensemble, se font les chroniqueurs d'un pays (Born In The USA), de son histoire, de ses valeurs, de ses gens, de ses espoirs comme de ses aspects les plus sombres.

rouge profond

Vanessa Hélain mène son exploration en suivant l'ordre chronologique, album après album, avec une connaissance pointue de l’œuvre du chanteur-compositeur. Il s'en dégage trois grandes périodes : Jusqu'au début des années 80, Springsteen se nourrit plus où moins consciemment des films qu'il voit tandis que le cinéma emprunte des chemins de traverse pour aller vers lui. C'est l'anecdote rapportée par Hélain via la biographie de Clarence Big Man Clemmons, saxophoniste de Springsteen : Robert De Niro s'inspire d'un jeu de scène du chanteur pour sa fameuse scène devant le miroir dans Taxi Driver (1976) de Martin Scorsese « Are you talkin' to me ? » (Clemmons et De Niro jouèrent ensemble dans New-York, New-York (1978) du même Scorsese). A partir des années 80, la relation est revendiquée. Le cinéaste John Sayles utilise des chansons de Springsteen pour la première fois dans Baby It's You en 1983, avant de réaliser ses premiers clips dont I'm On Fire de l’album Born In The USA qui puise dans les codes du film noir. C'est aussi le temps où Brian De Palma est sollicité pour réaliser la vidéo du hit Dancing In The Dark où Springsteen invite à danser une groupie incarnée par la jeune Courtney Cox. Enfin 1993 est une année charnière où Springsteen après une période compliquée compose pour le cinéma Streets Of Philadelphia dans Philadelphia de Jonathan Demme, chanson atypique dans son répertoire qui lui vaut une flopée de prix et un nouveau succès planétaire. A partir de là, le cinéma ne va cesser de solliciter le répertoire springsteenien de manière exponentielle, tandis que Springsteen va composer désormais régulièrement pour des films.

rouge profond

Le cinéma a toujours été là, s'immisçant dans l'esprit et la mémoire de ce gamin du New Jersey à coup de séries B et de westerns, de notes de générique s'échappant de la télé, d'écrans de drive-in érigés sur des terrains vagues […]

Né en 1949, Springsteen est de la génération de ceux qui vont faire le nouvel Hollywood des années soixante dix. Ils ont en commun une même culture qui les impressionne à l'enfance (la naissance du rock and roll, les derniers feux de l'âge d'or du cinéma américain), et une même histoire marquée par l'assassinat de Kennedy, le Vietnam ou la guerre froide, plus tard les années Reagan où les attentats du 11 septembre 2001. Ce patrimoine commun se révèle une source d'inspiration féconde. Il y a des chansons de Springsteen qui sont de véritables films et des films qui ont l'atmosphère des chansons de Springsteen. Je me souviens que cette idée ne m'avait pas lâchée pendant toute la projection de 25th Hours (2002) de Spike Lee avant d'entendre, ravi, les premières notes de The Fuse sur le générique final.

L'ouvrage de Vanessa Hélain focalise sur les moments les plus emblématiques : l'influence de films comme Out of the Past (La Griffe du passé, 1947) de Jacques Tourneur sur les thématiques de Darkness on the Edge of Town, Night of the Hunter (La Nuit du chasseur, 1955) de Charles Laughton sur le rapport à l'enfance, Gun Crazy (1950) de Joseph H. Lewis et Badlands (La Balade sauvage, 1973) de Terrence Malik sur la chanson Nebraska et, en retour, le film The Indian Runner (1988) de Sean Penn inspiré par le texte de Highway Patrolman. Le rapport avec Ford, dont Springsteen parle plusieurs fois dans sa récente autobiographie Born to run (éditions Albin Michel), passe par The Searchers (La Prisonnière du désert, 1957) et la chanson The Ghost of Tom Joad qui doit plus au film The Grapes of Wrath (Les Raisins de la colère, 1940) qu'au roman de Joseph Steinbeck dont il est adapté. Mais ce sont aussi les longues balades à moto du côté de Monument Valley où j'imagine Springsteen se recueillir à Ford's Point comme un personnage de Michael Cimino.

Un chapitre est consacré à la place de la figure du vétéran du Vietnam et du traumatisme de cette guerre, présents dans nombre de chansons et dans des films assez connus pour qu'il ne soit pas nécessaire de les citer ici. Des motifs progressivement remplacés après 2001 par les guerres en Irak et en Afghanistan. American Sniper (2015) de Clint Eastwood présente un personnage springsteenien en diable. Il est enfin question des compositions originales pour Jonathan Demme, Sean Penn ou Darren Aronofsky, quand les chanson de Springsteen saisissent l'essence du film et en définissent l'atmosphère. Un tour d'horizon très complet comme on peut le voir.

Un aspect a néanmoins été laissé de côté, peut être intentionnellement. Il s'agit du rapport de Springsteen avec le cinéma dans la transmission de sa musique. Son travail avec le réalisateur Chris Hilson et le monteur et réalisateur Thom Zimny qui ont tous deux réalisé des documentaires et captation de concerts n’est pas abordé ici. Il y a également le cas très particulier de Springsteen & I, réalisé par Baillie Walsh en 2013 qui explore les rapports du musicien avec ses fans. Si l'on s'écarte en effet des rapports avec la fiction, il y a là quelque chose de passionnant à étudier sur la manière dont sont rendus, via le documentaire, la puissance de Springsteen accompagné de son légendaire E-Street Band en concert, et de ce rapport unique qu'il a noué avec son public depuis ses débuts. De quoi nourrir un autre chapitre d'autant que l'histoire continue son mouvement. Steven Spielberg vient d'utiliser un morceau de Springsteen pour la première fois dans Ready Player One (2017) avec Stand on it, face B de Glory Day en 1985. Et le jeune cinéaste Jim Cummings vient de réaliser Thunder Road, présenté à Cannes (sélection ACID) cette année. Le film est construit autour de la chanson du même titre et après un court métrage de 2016, toujours du même titre, qui montre en un plan séquence hallucinant une émouvante autant que déjantée interprétation de la chanson. Un ouvrage dont je devrais être jaloux, ai-je écrit en introduction. Je ne le suis pas, tant Broken Heroes – Bruce Springsteen et le cinéma, aussi érudit qu'agréable à lire, devrait faire date sur le sujet, en attendant que se poursuive le chemin que l'auteure appelle de ses vœux.