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25/03/2021

Tavernier, une chanson

J'espère que personne ne s'offusquera de ce titre pour le texte qui suit et qui entend rendre un hommage sincère à Bertrand Tavernier disparu ce 25 mars. C'est le souvenir de celui d'une critique, celle de Un dimanche à la campagne si ma mémoire est bonne, et qui me semble bien correspondre à une certaine image que Tavernier réalisateur pouvait avoir. Celle d'un cinéaste populaire que l'on ne ménageait pas toujours, à qui l'on a reproché une forme classique un peu vite taxée académisme. Ce titre m'avait déplu à l'époque, moi qui aimait ses films depuis que je les connaissais, moi qui ne les trouvait pas académiques et qui apprécie le classicisme au cinéma, autre manière de parler d'élégance et de sincérité. Mais ça m'est resté, c'est étrange mais c'est comme ça. Les films de Tavernier me semblent pourtant très divers, prenant des risques, cherchant des formes qui s'adaptent à leur fond, populaires souvent mais audacieux quand il le faut. Récemment encore je m'étais demandé comment il pourrait rendre le style et le mouvement du dessinateur Christophe Blain pour l’adaptation de la bande dessinée Quai d'Orsay. Et bien, il a trouvé, par le montage, par la manière de diriger Thierry Lhermitte, des solutions étonnantes pour un film qui ne l'est pas moins. Ce n'est pas quelque chose qu'il mettait en avant. Le récit et les personnages passaient avant, comme son humanisme viscéral qui éclatait dans les dynamiques de L627 (1992) ou Ça commence aujourd'hui (1999), sa sensibilité dans Une semaine de vacances (1980) avec une Nathalie Baye exceptionnelle ou Autour de minuit (1986), beau et nocturne comme un solo de Dexter Gordon, son humour mordant dans Le Juge et l'assassin (1976), ou Coup de torchon (1981), sa manière de se confronter à la violence dans L'Appât (1995). Classique, oui, dans son refus du second degré, du moralisme ou d'une distance avec des personnages qu'il voulait de chair et de sentiments. « Il n'y a pas d'arabes, il n'y a que des dealers » dit le policier de L627, une phrase qui m'est restée et qui semble bien résumer le cinéma de Tavernier. Une franchise du regard. Une morale de l'action.

bertrand tavernier

Tournage de Coup de Torchon, avec Philippe Noiret. Films de la tour / Little Bear

Les souvenirs se bousculent. Je suis reconnaissant à Tavernier de tout ce qu'il m'a apporté à travers ses films. Le portrait de l'enseignante dans Une semaine de vacances, découvert à une époque où j'étais encore au lycée. Le moyen-âge lyrique et réaliste de La Passion Béatrice (1989) avec la révélation de Julie Delpy. Le Jazz avec Autour de minuit dont j'ai usé le disque de la bande originale et qui, avec le Bird (1988) d'Eastwood, est à l'origine de mon goût pour cette musique. Les visions originales et décalées de la Régence, de la colonisation, du cinéma sous l'occupation dans le formidable Laisser Passer (2002), ses portraits de Lyon, moi qui suis si parisien...

Tavernier était un conteur qui se délectait de ses récits, et c'était un passeur. C'est aussi le critique et le cinéphile que je regrette aujourd’hui. Comme Claude-Jean Philippe et Patrick Brion, il a contribué à construire ma cinéphilie par de nombreuses découvertes. Si je n'étais pas toujours d'accord avec ce qu'il écrivait ou disait (ce qui est bien normal), j'adorais sa manière éclectique d'aborder l'histoire du cinéma, de s'enthousiasmer pour un western ou un peplum italien. C'était un insatiable curieux qui avait connu John Huston, Stanley Kubrick, Riccardo Freda et Raoul Walsh. Et John Ford. Bon sang, cet homme avait connu John Ford et avait écrit de bien belles chose sur lui : « Peut-être s'est-il rendu compte que son oeuvre demeurait inébranlable, comme ces rochers de Monument Valley, qu'elle n'avait jamais changé et ne changerait sans doute jamais, mais que tout, autour d'elle, disparaissait, s'effondrait ou se transformait, et qu'il ne restait plus que quelques rochers immenses, perdus au milieu d'un immense désert. »*. Sa dernière œuvre, son ultime voyage, s'est effectué à travers le cinéma français et cela avait été un enchantement (qui m'a incité, entre autres, à revenir à Jacques Becker). Tavernier embrassait avec simplicité, avec une passion tranquille mais vibrante, une histoire dont il fait lui aussi partie.

*« La Chevauchée de Sganarelle », Amis américains (Institut Lumière/Actes Sud, 2008)

Commentaires

Il n'y aura plus jamais de gens comme Bertrand Tavernier, ceux-ci se font rares, ils sont les derniers des Mohicans. Aux plus jeunes d'entre nous de reprendre le flambeau avec le même esprit d'ouverture, de tolérance et d'éclectisme dont faisait preuve Bertrand Tavernier dont les éclairages érudits et passionnés nous manqueront.

Écrit par : cabot jean-sylvain | 26/03/2021

Jean-Sylvain, Tavernier restera unique en son genre comme tous les créateurs dignes de ce nom. Avec optimisme je pense qu'il y aura d'autres cinéastes, critiques, passeurs, passionnés qui prendront le relais. Certains l'ont fait, le font à leur manière, je pense à Tarantino (quoi que l'on puisse penser de ses films). Sont ils plus rares aujourd'hui ? je ne sais pas, on verra dans trente ans :)
Quand Tavernier, jeune attaché de presse, voyait la fin de la génération des Ford, Walsh, Dwan, il pouvait avoir le même regret. Mais il a trouvé sa voie et bâtit son œuvre.

Écrit par : Vincent | 27/03/2021

Bel hommage, Vincent ! Merci.

Écrit par : Martin | 27/03/2021

Salut Vincent
je voulais dire que Tavernier était une des derniers représentants d'une certaine cinéphilie à la française, liée à une époque précise. Tavernier est plus proche d'un Scorsese dans sa passion du et des cinémaset des gens que d'un Tarantino plus jeune et qui n'a pas les mêmes références.
Je souhaite bien sur qu'il y ait de nouveaux passeurs et passionnés mais avec Tavernier, et je pense surtout au cinéphile, c'est malgré tout la fin d'une époque.

Écrit par : cabot jean-sylvain | 28/03/2021

Je l'avais bien compris comme ça et je suis d'accord. Ce que je voulais souligner de mon côté, c'est le passage de relais d'une génération à l'autre et que l'on sent bien chez Tavernier par tous les gens de ma génération qui lui rendent hommage. Il était en effet l'un des derniers à avoir rencontré la génération d'avant, celle des grands cinéastes d'Hollywood en particulier (mais pas seulement). Tarantino a d'autres références mais il a reçu aussi celles de gens comme Tavernier. J'aime bien cette idée que l'on puisse continuer à se transmettre une histoire globale, même si c'est pas facile.

Écrit par : Vincent | 28/03/2021

Nous sommes d'accord. La transmission, le passage entre générations est essentiel. Bonne soirée Vincent.

Écrit par : cabot jean-sylvain | 28/03/2021

Je trouve que c'est un réalisateur majeur. Il donnait l'impression d'être à l'origine du cinéma tant il semblait le connaître par cœur. Il avait vraiment bien sa place à Lyon et encore plus à l'Institut Lumière (que je t'encourage à visiter si tu ne l'as jamais fait et dès que ce sera possible... : frissons garantis).
Chaque film était différent du précédent. Je suis tellement triste mais en même temps contente de redécouvrir ses films dont ce soir Coup de torchon que j'adore. Hier c'était Quai d'Orsay, je ne me souvenais plus avoir autant ri.
Les critiques disent quand même de belles conneries car il me semble tout sauf académique.

Écrit par : Pascale | 29/03/2021

Et très belle photo des deux garçons aux chapeaux, tellement amis.

Écrit par : Pascale | 29/03/2021

bonjour Pascale. Oui les critiques de cinéma disent, ou écrivent, beaucoup de bêtises...enfin pas tous heureusement.

Écrit par : cabot jean-sylvain | 29/03/2021

"Une franchise du regard. Une morale de l'action." Tout (ou presque) est dit du credo selon Tavernier.
Merci Vincent pour cette évocation de l'œuvre si importante de Bertrand Tavernier, qu'elle fût exposée à l'écran, encrée dans les livres ou racontée telle une fable dans les cercles cinéphiles.
Il va terriblement nous manquer, comme il manquera terriblement au cinéma.

Écrit par : princécranoir | 10/04/2021

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