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12/06/2014

Les salisseurs de mémoire en couleurs

J'ai voulu profiter des commémorations du 70e anniversaire du débarquement en Normandie pour donner à ma fille une première approche de ce que fut la seconde guerre mondiale. L'occasion était belle, il y a pléthore de documentaires et je n'allait pas la traumatiser si jeune avec le film de Steven Spielberg. Nous nous sommes donc installés en famille le 6 juin (non, pas à l'aube) devant 6 juin 44, la Lumière de l’aube de Jean-Christophe Rosé sur France 2. Mauvaise pioche ! Ce film est une horreur à plusieurs niveaux. La première et la pire pour moi est qu'il est composé d'images d'archives colorisées. Je vais sans doute me répéter par rapport à mon coup de gueule sur Apocalypse de Isabelle Clarke et Daniel Costelle en 2009. Mais quand je lis les critiques enthousiastes et des phrases comme « la colorisation des images renforce encore la tension » (Le Nouvel Observateur), j'ai les poils du dos qui se hérissent et je ne cesserais de dénoncer un procédé aussi hideux esthétiquement que malhonnête moralement.

polémique

De quoi de la colorisation ?!

Il faut donc rappeler ici que si le noir et blanc est lié à la technologie de l’époque, il en est aussi la marque et fait partie intrinsèque du document filmé. Il faut rappeler que les opérateurs étaient rompus à l'utilisation de ces couleurs et les travaillaient en conséquence. Peut être même que certaines aimaient cela. Il faut aussi rappeler que la couleur existait et que certains réalisateurs ont tourné, John Ford et Georges Stevens par exemple, en couleurs sur divers théâtres d'opération. Ces couleurs, rappelons-le, sont très différentes de nature (ce sont des pellicules Kodachrome ou Agfacolor) de celles d'une colorisation numérique. Il suffit de regarder The battle of Midway de Ford, tourné en 1942, pour s'en convaincre. Dans 6 juin 44, la Lumière de l’aube, le réalisateur insère quelques unes de ces images d'origine et elles jurent par leur beauté et leur fraîcheur avec le coloriage pitoyable de 2014. Pitoyable oui, car il faut rappeler encore que ces couleurs numériques sont laides. Les visages sont tous cireux, les rouges et bleus vifs sont ternes, les plans d'ensemble bavent. Il faut rappeler que, par principe, on ne connaît pas les couleurs d'origine (et oui, c'est du noir et blanc) et qu'il y a donc interprétation. Que penser de l'éthique de ceux qui mettent du rouge ou du vert là où il y avait peut être du bleu ou de l'orange ? Il ne s'agit pour moi, ni plus, ni moins, que de la dénaturation de documents historiques pour les motifs commerciaux que l'on sait. Exception amusante, l'extrait de La bataille du rail (1944) de René Clément, fiction, est conservée en noir et blanc. Le pire arrive à la fin, quand le commentaire en guise de conclusion parle de la colorisation en disant que ce n'est pas bien grave. Alors pourquoi l'avoir fait ? Bien sûr que c'est grave ! Au prétexte que de mettre l'Histoire au goût du jour ? Il se trouve que le goût du jour est un goût de chiotte.

Les autres aspects du film ne valaient guère mieux. Musique inutilement dramatique tartinée au kilomètre, commentaire terriblement mélodramatique dit par Samuel le Bihan qui faisait de la peine quand il prononçait les mots anglais. Gros effets. La structure éclatée ne rendait pas très clairement les événements d'une histoire complexe et il a fallu expliquer bien des choses à ma fille. Et puis quelques erreurs factuelles (Pas entendu parler des français de Kieffer).

Avec ça j'ai enchaîné avec Les Survivants d’Omaha Beach de Richard Dale. On retrouvait les mêmes images d'archives, cette fois en noir et blanc respecté. Les témoignages des témoins étaient sobres et émouvants. Hélas, le film verse dans l'abominable docu-fiction. Les scènes de fiction ont beaucoup trop vu le film de Spielberg et sont atroces. Cerise sur le gâteau, il y a d'affreux effets dans le style jeu vidéo avec des mouvements avant depuis les barges de débarquement jusque dans les canons de mitrailleuses allemandes. Obscène pour utiliser un mot de poids.

De rage, le lendemain, j'ai montré à ma fille The longest day (1962), le film orchestré par Darryl F. Zanuck. Malgré ses limites, quelques fantaisies et quelques longueurs, c'est un film qui faisait le choix du noir et blanc pour mieux insérer des archives. Un film qui respectait les langues des différents protagonistes. Un film qui avait le mérite de bien poser les choses avec cette clarté propre à un certain cinéma américain. J'ai revu John Wayne balancer sa tasse de café dans la salle des parachutes et je me suis calmé.

Commentaires

D'accord avec vous sur la colorisation mais je vous trouve un peu sévère avec JC Rosé qui a fait un beau travail d'écriture contraint par le diffuseur à utiliser la colorisation.
A lire le très complet document de l'INA sur les archives :
http://www.ina-expert.com/e-dossiers-de-l-audiovisuel/passeurs-d-images-et-de-sons-recherchistes-et-documentalistes-audiovisuels.html
Et pour de belles images d'archives achetez à votre fille le coffret : Mystères d'archives .

Écrit par : Jean-François Renac | 14/06/2014

Bonsoir et merci pour votre message. Le lien est passionnant avec de nombreux renvoi à des banques d'archives. Ce qui me préoccupe, dans la lignée de la colorisation, c'est qui est est écrit sur "L’évolution des genres et des techniques 3D et 2D renouvellent le recours aux images et aux archives, créent de nouvelles approches.". Je n'ai rien contre l’évolution technique ni les indispensables restauration, mais il me semble necessaire de réfléchir à la façon dont sont traitées les archives quand elles sont "tripotées" pour satisfaire un supposé gout du public. On a pu voir dans les restauration de certains films, récemment le "Macbeth" de Welles, la dénaturation de l'ouvre originale.
Pour le film de JC Rosé, dont je ne peux conjecturer ses intentions au-delà de ce que j'ai vu, j'ai également lu qu'il y avait eu recadrages et sonorisation. Je veux bien parier sur sa bonne foi, mais ça me gène. Sur le travail de montage, je n'ai pas trouvé tout toujours très clair (sur un sujet que je connais assez bien). C'est vrai qu'il y a de bons moments mais le commentaire est très mélodramatique.

Écrit par : Vincent | 14/06/2014

Bien envoyé, Vincent ! La bataille contre la colorisation semble définitivement perdue, sur les "grandes chaînes" au moins, mais ça fait toujours du bien de lire/dire tout ça (moi, je boycotte purement et simplement dès que c'est colorisé).

Écrit par : Edouard | 17/06/2014

Réserves en effet justifiées.
Sans doute pour les mêmes raisons, et d'autres, disons, plus esthétiques, Lu Chuan, dans les pas de Spielberg, décida de filmer le massacre de Nankin en noir et blanc dans son intéressant "City of Life and Death".
Peut-on filmer la guerre en couleurs ? Bien sûr, mais il faut alors s'appeler Sirk, Peckinpah ou Fuller...

Écrit par : Jean-Pascal Mattei | 26/07/2014

Bonsoir. Merci de votre passage et de votre message. Je suis tout à fait d'accord avec les deux exemples que vous mentionnez. Pour la couleur, je n'ai rien contre c'est bien avec la colorisation qui est pour moi une dénaturation que j'ai les plus vives réserves.

Écrit par : Vincent | 27/07/2014

Les commentaires sont fermés.