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23/04/2011

Le chasseur au bord du fleuve

 Comme l'a écrit récemment Buster de Balloonatic, publiant le texte de Marguerite Duras sur Night of the hunter (La nuit du chasseur - 1955) de Charles Laughton, « Tout a déjà été dit sur ce film unique à tout point de vue. ». Film particulier s'il en fût, film culte si l'on veut, il me semble intéressant de revenir sur cette idée d'unicité même àprès la découverte d'un autre diamant noir, House by the river, tourné en 1949 par Fritz Lang.

Bénéficiant désormais d'une très belle édition DVD, ce dernier film complète l'une des plus belles filmographies qui soit. L'histoire de House by the river, film négligé, film oublié, quasi perdu puis retrouvé, est désormais connue. Produit par Herbert J. Yates au sein du petit studio Republic, le film bénéficia des conjonctions favorables qui ont fait le charme et la grandeur du système hollywoodien de la grande époque, avant d'en subir les inconvénients. Spécialisé dans la série B et le sérial, Republic pictures, sous la houlette de Yates, s'est offert à l'occasion le Johnny Guitar (1954) de Nicolas Ray, le Macbeth (1950) d'Orson Welles et a permit à John Ford de monter The quiet man (L'homme tranquille – 1952). Yates était néanmoins un producteur classique, n'hésitant pas à imposer sa maîtresse Vera Ralston, à serrer les budgets de ses « danseuses » et à intervenir chaque fois qu'il le jugeait nécessaire. Si c'est lui qui alla chercher Lang traversant alors une période difficile de sa carrière pour mettre en scène House by the river, c'est aussi lui qui resta comme une poule devant un couteau devant le résultat final. Pas de vedette, budget modeste, sombre beauté d'une sombre histoire. La sortie du film fût discrète et l'échec public complet. Lang passa à autre chose comme Rancho Notorious avec Marlène Dietrich et le film tomba dans l'oubli jusqu'aux efforts de Jean-Pierre Rissient qui récupéra une copie 16 mm et de Patrick Brion qui le diffusa au Cinéma de minuit en 1979. Messieurs, merci.

Film noir d'époque (le début du XXe siècle), film de meurtre et d'érotisme, de folie et de culpabilité, c'est par là que l'on rejoindra le film de Charles Laughton. House by the river suit le terrible chemin de Stephen Byrne, écrivain qui n'écrit rien de bon, meurtrier par hasard puis machinateur diabolique quand il implique son frère dans son crime, lui transfère sa culpabilité et s'accomplit comme artiste en couchant sur papier le récit de sa propre aventure. C'est une intrigue parfaite pour Lang qui lui permet de déployer une mise en scène ciselée baignée dans la lumière expressionniste d'Edward J. Cronjager qui avait œuvré dans un style différent avec Lang dix ans avant sur Western Union. Cette lumière qui fait du décor le reflet de l'intériorité du héros taille de gros blocs d'ombres, laisse filtrer de minces faisceaux blancs, fait jouer les éclats brillants sur le fleuve coulant devant la demeure de Byrne et sur le dos du poisson – destin qui jaillit des flots. Le film est traversé de visions éclatantes, de mouvements secs et précis définissants des plans parfaitement limpides. Rarement tuyau d'évacuation aura porté une telle charge érotique. Lang offre des moments beaux à pleurer comme quand il exprime le désir de Byrne, au pied de l'escalier que descend sa servante, scène reprise à l'identique un peu plus tard avec la femme de l'écrivain que celui-ci prend pour le fantôme de celle qu'il a tué. Et la beauté de cette mise en scène, c'est qu'elle ne cherche pas à être belle, mais d'abord à être précise et qu'elle fait appel tant à intelligence qu'à l'imagination, capable aussi de frôler l'aile du fantastique.

C'est dans ce travail du plus beau cinéma que l'ont peut rapprocher Laughton et Lang. Un travail où chaque plan, chaque mouvement est pensé et pesé. C'est sur les motifs et l'imaginaire que l'on peut rapprocher House by the river et Night of the hunter, films frères. Motifs. Motifs de la dérive, association poétique des herbes flottantes et de la chevelure blonde d'Emily, la servante, qui s'échappe du sac dans lequel on a confié son cadavre au courant du fleuve. Une association tout aussi fameuse que celle des herbes flottantes et de la chevelure de Willa Harper, épouse doublement malheureuse, dans la voiture immergée où elle repose après son assassinat. Visions inoubliables. C'est le poisson qui saute chez Lang, témoin du mal à l'œuvre. C'est la grenouille chez Laughton qui regarde passer les enfants à la dérive sur la rivière. La même nature comme témoin. La rivière, le fleuve qui coule devant chez l'écrivain, devant la maison de Rachel Cooper, la vieille dame qui recueille les enfants perdus. Mouvement régulier de l'eau qui rythme les films. Dérive des hommes, lente descente de Byrne dans le crime, marche déterminée du pasteur Powell consumé par le mal. Tous les deux s'enfoncent moralement et on les verra tous les deux s'enliser dans les rivages boueux. Byrne tentant de récupérer le sac contenant le corps de son délit revenu l'accuser. Powell tentant d'attraper les enfants et la poupée précieuse. Cris bestiaux de ces deux hommes. Regards éperdus, résurgence de leur animalité. Dérive vers le fantastique, l'ogre des contes, le loup-garou, le vampire.

Lang renoue avec les films noirs de cette période avec ses manières symboliques, l'expressionnisme de sa période allemande, lui qui a contribué à son invention, avec les Mabuse et les M. Laughton, lui, donne comme consigne à son chef opérateur Stanley Cortez, qui travailla avec Lang sur Secret beyond the door (Le secret derrière la porte – 1948), de s'inspirer de cette école allemande des années 20. Il fait ainsi de son film une sombre étoile filante et solitaire dans le ciel des années 50 américaines et technicolorisées.

Il ne s'agit pas, évidemment, de peser l'un ou l'autre au trébuchet de l'originalité. Simplement souligner la proximité des visions, de conceptions de l'art cinématographique proches, de deux réalisateurs à part, passionnés des mêmes théories, de mêmes esthétiques, travaillant des formes proches. On peut aussi leur rapprocher avec bonheur un autre cinéaste épris lui aussi des figures du mal, de la culpabilité, moraliste hanté par l'enfance et les affres de la création, virtuose du langage propre au cinéma, de la lutte entre l'ombre et la lumière sur l'écran comme dans les cœurs ou les mains. Alfred Hitchcock.

L'article de Marguerite Duras (Cahiers du Cinéma n°312/313, "Les yeux verts", juin 1980) partie 1 et partie 2 sur Balloonatic.

Commentaires

J'étais revenu sur ce film il y a quelques mois dans ma longue série sur Lang. Effectivement, ce n'est pas le plus célèbre de mon auteur favori mais c'est un très grand film tout de même ! Je n'avais pas pensé au rapprochement avec La Nuit du chasseur mais il est étonnant de remarquer que House by the River est aussi méconnu que le film de Laugthon est célèbre - alors que Lang, comme réalisateur, a forcément plus marqué que Laugthon qui n'aura réalisé qu'un seul film. L'histoire du cinéma est bizarre, parfois.
Et puis Hitchcock, bien sûr. J'avais même lu (ou entendu) que House by the River lui avait servi d'inspiration pour la scène de la douche dans Psychose. Totalement d'accord d'ailleurs sur l'érotisme du tuyau d'évacuation (par contre, pas de vraie scène de bain - j'avais vérifié cela et je n'ai toujours pas trouvé de scène langienne pour illustrer votre série sur "Les joies du bain")...
Enfin, concernant les animaux, il me semble que Lang en fait une utilisation assez similaire dans J'ai le droit de vivre (et son diptyque indien reviendra largement sur le rapport homme/nature).

Écrit par : Ran | 23/04/2011

Je n'ai pas cherché systématiquement, mais c'est vrai que l'ami Fritz est avare en scène de bain. Peut être Marlène dans "Rancho notorious" ? Pour le lien avec Psychose, il y a surtout cette façon de filmer l'escalier qui m'a frappé.
J'ai un magnifique souvenir de "J'ai le droit de vivre" mais assez lointain. je ne me souviens pas d'animaux. C'est peut être l'occasion de le revoir. A vrai dire, la découverte de celui-ci m'a donné envie de me replonger dans Lang, un de mes cinéastes de chevet également.

Écrit par : Vincent | 24/04/2011

Ah, il y a des grenouilles dans J'ai le droit de vivre, ça c'est sûr, mais pas de bain dans Rancho Notorious (et nulle part ailleurs, a priori, puisque j'ai presque tout revu l'an dernier ; il ne me manque que ses premiers films et trois films américains - Casier Judiciaire, Les Pionniers de la Western Union et Guérillas - alors peut-être mais c'est improbable ; enfin, il y a assez de scènes extraordinaires sans cela).

Écrit par : Ran | 25/04/2011

Possible qu’il n’y ait aucune scène de bain chez Lang, c’est peut-être pour ça que dans le Mépris Godard montre Bardot lisant le Fritz Lang de Moullet dans son bain :-)
Sinon merci Vincent pour le lien, je reviendrai sur House by the river.

Écrit par : Buster | 25/04/2011

La scène de bain, elle est pourtant sous nos yeux, c'est celle de "House by the river", particulièrement évocatrice même si tout est suggéré. Pourtant elle dégage une sensualité terrible puisqu'elle pousse le héros à la transgression. En y pensant, je me dis qu'elle ressemble au meurtre de la fillette au ballon au début de "M".

Écrit par : Vincent | 27/04/2011

Bien sûr. Lang revenait souvent sur sa volonté - en se référant notamment à M - de suggérer plutôt que de montrer trop directement (qu'il s'agisse d'érotisme ou de violence) tant pour des raisons de décence que d'efficacité (et de censure, aussi, à laquelle il ne cessait de s'opposer). Et, pour le coup, on peut le croire pleinement sincère !

Écrit par : Ran | 30/04/2011

Tout à fait ! Pour ce qui est de la censure, j'ai lu qu'il aurait souhaité pour ce film que la domestique soit noire ce qui aurait renforcé la différence de classe de la question si sensible de la différence raciale aux USA. C'est déjà très fort comme cela.

Écrit par : Vincent | 01/05/2011

Effectivement. Il dit la même chose à propos de Furie où il aurait souhaité faire un film sur le lynchage d'un noir.

Écrit par : Ran | 03/05/2011

J'ignorais ce dernier point. Ceci dit, que cela concerne un américain très américain comme Spencer Tracy me semble plus fort, ce qui n'est peut être pas le cas pour "House by the river" où se mêle la dimension sexuelle.

Écrit par : Vincent | 08/05/2011

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