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05/07/2007

Impetuous ! Homeric ! - Partie 1

Ford aimait à décrire The quiet man (L'homme tranquille) comme « Une histoire d'amour entre adultes ». Le cinéma de Ford a de nombreuses qualités et sa sensibilité vibre pour de nombreux aspects de la vie humaine. Mais il est bien difficile de le reconnaître comme un cinéaste à l'érotisme exacerbé malgré de notables efforts avec Joanne Dru ou Ava Gardner. Ses films regorgent de femmes sublimes, mères courageuses, épouses dévouées, jeune filles en fleur, prostituées au grand coeur, institutrices, bonnes soeur, aristocrate sudiste et même doctoresse dans l'ultime et féminin Seven Women (Frontière chinoise en 1966). Mais au contraire de ses pairs, disons Hawks ou Hitchcock, Ford ne leur permet pas de dégager beaucoup de sensualité. L'exception, c'est bien sur le film qui nous intéresse et qui constitue, dans son oeuvre, un cas. Le cas typique du film atypique, de ce projet aux résonances intimes que l'on porte des années et qui se fait enfin, envers et contre tout et qui, miracle renouvelé du cinéma, rencontre le public, les honneurs (oscar à la clef) et finit par marquer durablement une carrière. Le genre de film qui permet, quand on en connaît l'histoire, de se dire qu'il y a une justice en ce bas monde.

Ce n'est peut être pas un hasard si Ford s'intéresse à l'histoire de Maurice Walsh, The quiet man (parue dans le Saturday Evening Post en 1933) en 1936, alors qu'il est, dit-on, très amoureux de Katharine Hepburn qu'il dirige dans Mary of Scotland. Il en achète les droits et tente de monter le projet. Malgré son statut et sa statue (l'oscar pour The informer), il échoue à intéresser un studio à ce qu'ils appellent (les cons !) « Une stupide petite histoire irlandaise ». Le temps passe, la guerre survient, Ford ne désarme pas et convainc dès 1945 Maureen O'Hara qu'il a dirigé dans How green was my valley (Qu'elle était verte ma vallée en 1941) et John Wayne se s'engager dans le projet. O'Hara racontera volontiers à quel point elle sera impliquée dans la conception du film, tapant elle-même à la machine les différentes version du scénario de Franck S. Nugent sur le yacht de Ford, l'Araner. Les studios restant difficiles à convaincre, O'Hara plaisantait le réalisateur en lui disant qu'au train ou allaient les choses ils seraient, elle et Wayne, bientôt trop vieux pour le jouer. En fin stratège, Ford, au vu du succès de ses deux premiers westerns autour de la cavalerie américaine, finit par convaincre Herbert J. Yates de la petite Republic Pictures de faire le film en échange d'un autre western. Ce sera Rio Grandeen 1950, dont Ford se sert pour tester son couple vedette (voir ICI). Le test étant concluant côté sensualité au-delà de ses espérances, il prépare activement le tournage qui a lieu l'été 1951 autour du village de Cong (près de Galway) en Irlande même, pour une sortie en 1952 et un succès public comme critique, oscars à la clef pour Ford et son fidèle chef opérateur Winton C. Hoch.

The quiet man est un conte de fée merveilleux, sensuel et unique. Le voir en 2007 est presque douloureux tellement il ressemble à l'évocation d'un paradis perdu. Sergio Léone, qui a dit parfois des conneries, rejetait le film pour son irréalisme politique. Comment parler d'Irlande sans parler d'IRA ? Mauvaise version italienne ou distraction ? Le film est bourré d'allusions (le grand père déporté en Australie, certaines chanson, les deux ex-officiers, le toast...) et il y même une citation littérale de l'IRA (le Sinn Féin en VF). Mais tout cela n'est pas très important, Sergio. L'Irlande de Ford est un territoire de cinéma, comme Monument Valley, dans lequel le réalisateur a mis beaucoup de lui même, de ses origines, de sa propre légende. L'Irlande de Ford est un territoire de la sensualité et son film, le seul de sa longue carrière, est l'un des plus érotiquement émouvant qui soit.

Qu'est-ce que The quiet man ? L'histoire de Sean (John) Thornton qui débarque de Pittsburg (Massachusetts, USA) dans son village natal d'Innisfree pour y refaire sa vie sur la terre de ses ancêtres. Il y croise Mary (prénom de la mère de Ford) Kate (Hepburn) Danaher qui porte un jupon rouge et garde ses moutons. Ils tombent raides amoureux l'un de l'autre au premier regard. Mary Kate est rousse et attachée aux traditions. Elle doit obtenir l'accord de son frère pour se marier mais celui-ci a un mauvais premier contact avec l'américain. D'où problèmes, complot, mensonges, drame et comédie, mais vous connaissez le film aussi bien que moi.

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The quiet man, c'est l'histoire d'un homme et d'une femme qui ont une envie irrésistible de coucher ensemble mais qui doivent pour ce faire lutter, lui contre un lourd passé, elle contre une lourde éducation. Plus complexe, fordien, ils doivent concilier harmonieusement leur pulsion sexuelle avec leur être profond. Sean n'entend pas renoncer à son mépris de l'argent (Vous connaissez combien de films où l'on brûle de l'argent avec tant de naturel ?) et doit accepter ce qu'il est profondément, un homme dont le métier est de se battre (Boxeur pour ceux qui ont le bonheur d'avoir encore à découvrir le film). Mary Kate n'entend pas renoncer au respect des traditions irlandaises, notamment en matière de dot, car elle sait que c'est à travers cela qu'elle peut s'affirmer comme femme et s'épanouir pleinement comme épouse. Elle a des mots magnifiques pour exprimer ce que cela représente pour elle, ce qu'elle porte de rêve et d'espoir. Et son regard lorsqu'elle chante « Innisfre » est une merveilleuse expression de féminité. Leur problème, le moteur du film, c'est qu'ils doivent s'apprivoiser. Apprendre à se respecter et à s'accepter. Et le faire sans se laisser déborder par leurs sens. Rarement dans un film le désir a été aussi clairement montré. Dès qu'ils sont face à face, Sean et Mary Kate déchaînent les éléments (la tempête dans le cottage, l'orage dans le cimetière). John Wayne et Maureen O'Hara dégagent une sensualité d'autant plus forte qu'elle est soigneusement enchâssée dans la vison poétique de Ford. Celui-ci s'est véritablement investit dans son histoire au point de violenter sa nature. Harry Carey Jr raconte comment, sur Rio Grande, il avait repoussé jusqu'au dernier moment la scène du baiser entre Wayne et O'Hara. Wayne pestait : « Il déteste diriger les scènes d'amour ». Dans The quiet man, j'en suis à me demander comment certaines choses ont pu passer la censure de l'époque. En finesse.

Dès le premier regard, c'est le coup de foudre. Sean découvre Mary Kate en fille sauvage, gambadant au milieu de ses moutons. Ford donne le ton avec ce jupon rouge vif et ce premier regard explicite de la jeune femme. Les regards de Maureen O'Hara dans ce film sont tous aussi suggestifs les uns que les autres. Elle donne l'impression de dévorer Wayne des yeux et Ford, comme Hawks plus tard, utilise le contraste entre la franchise sexuelle de son actrice avec le côté ingénu de l'acteur. Il est toujours réjouissant de voir Wayne embarrassé par une femme. L'autre élément déterminant, c'est le lien qui est fait entre les sentiments et la nature somptueuse. La passion obéit ici à un ordre naturel supérieur à celui de la société, religion ou tradition.

La seconde rencontre, Ford s'amuse justement à la situer à l'église pour bien indiquer que cette passion ne respectera rien. La scène la plus torride ce sera donc dans le cimetière. Le coup du bénitier, ou Sean transgresse ingénument les règles en présentant l'eau bénite à Mary Kate qui accepte la transgression avec l'eau, est explicite. La force du film est de montrer ce geste comme s'ils s'étaient roulé un patin en public. Pour le passage à l'acte, il en faudra plus. La première étreinte, c'est la fameuse scène du cottage, devenue une icône du cinéma. Elle est filmée comme une scène de cinéma fantastique (et ressemble beaucoup à l'arrivée de Claudette Colbert dans la ferme de Henry Fonda dans Drums along the Mohawks tourné en 1939). Le vent souffle en tempête, les volets battent, la lumière est crépusculaire, caverneuse, primitive. Ford déchaîne le monde qui se met au diapason des corps. Et ces corps sont filmés comme dans une comédie musicale, forme qui a brillé à exprimer la sensualité. Et toutes les scènes entre les deux amants, bientôt époux, sont ainsi très précisément travaillées au niveau des gestes et des déplacements. Et la grâce de Wayne, son fameux balancement des hanches, fait merveille. Il la fait surgir de sa cachette, elle tente de sortir, il la rattrape par le bras et l'attire vers d'un mouvement aussi ample qu'irréaliste. Est-ce que ce n'est pas une figure vue avec Fred Astaire et Ginger Rogers ? Comme la scène de la cours officielle. Leur façon de marcher ensemble puis de s'enfuir brutalement pour s'emparer du tandem rappelle la scène de Central Park entre Astaire et Cyd Charisse dans The band Wagon (Tous en scène – 1953 de Vincente Minelli). Le couple s'harmonise avant de se libérer à travers la course / la danse. Plus loin, il y a ce plan magnifique où elle retire ses bas qui valent bien les gants de Rita Hayworth, puis ils ont une façon de se courir après toujours très chorégraphique. Tout comme la façon dont ils retirent, l'un après l'autre, leurs chapeaux.

Le grand moment érotique, c'est bien sûr cette scène du cimetière. Là ils sont enfin seuls. La tension est à son comble car nous savons que l'on peut s'attendre à tout de la part d'un couple aussi amoureux (enfin dans les limites hollywoodiennes, hein). Après un échange verbal brillant dans la tradition de la comédie sophistiquée, Ford ramène son cinéma à l'expression originelle du muet et de la pure expression corporelle. Le premier baiser déchaîne à nouveau le vent et l'orage dans ce cimetière irréel surgit d'un profond passé. Les corps sont à nouveau dirigés au millimètre pour un moment de pure magie qui montre le désir de Mary Kate et la candeur solide de Sean. Ce qui est très fort, très osé quand on y pense, c'est que l'érotisme passe plus par le corps de l'homme que par celui de la femme. Combien de réalisateurs on plus ou moins savamment déshabillé leurs actrices ? Combien ont utilisé plus ou moins élégamment l'érotisme de l'eau en mouillant leurs chemisiers ? Ford, lui choisit de mouiller la chemise de Wayne, ce qui est dans la logique de la scène (il lui a donné sa veste pour la protéger de la pluie) et permet de mettre l'accent sur le désir féminin d'une façon assez inédite. On notera que c'est par ailleurs la femme qui dirige la chorégraphie du sentiment et que l'homme la découvre, l'accepte et y répond. « Et c'est à travers ces lourdes gouttes d'eau que battent les coeurs ».

(à suivre)

Photographie de l'affiche : collection personnelle.

Commentaires

C'est vrai qu'il y a une sensualité présente dans ce film, contrastant avec les déserts américains, liée à la source et aux eaux premières, printanières, irlandaises, à la pluie, aux rivières, la mer invisible... à la reconnaissance d'une certaine féminité également, maternelle et amoureuse, mais aussi de la mort. C'est la fontaine Aréthuse d'Ithaque et les eaux du dernier voyage, du Léthé ou de l'Achéron. Comme Donovan's Reef, film de récréation et de vacances, d'enfance, où l'eau est partout. La mort est présente par la couleur vive, onirique. Comme condition de la vie.

On pourrait s’amuser à étudier une poétique élémentaire à la Bachelard chez Ford:

L'eau:

Le fleuve: dans "Young Mister Lincoln", il évoque la fidèlité envers l’amour pour Ann Rutledge ; dans « Steamboat », le Mississipi où un faux Moïse est "baptisé", le moyen de sauver et innocenter un jeune homme ; dans The Searchers, le lieu du baptême 1.où s’affrontent rangers et indiens (« J’ai déjà été baptisé » dit Moses avant de se jeter à l’eau et remercier Dieu pour « ce qu’il va prendre »), 2. où « se baigne » la cavalerie (baptisée ?) revenant de campagnes indiennes, 3. un guet (ford en anglais) où se rejoignent Debbie et les 2 cowboys ("Yes we will gather at the River"), dans « Two Rode together », le plan séquence évoquant le cours du temps où les 2 protagonites parlent du mariage, dans Mogambo idem, dans les Cheyennes à la fin qui inaugure la scène du "paradis" terrestre ...

Les sources miraculeuses, de vie: dans The Searchers, à Monument valley où Martin boit à même la roche; celle de l’oasis et de la mosquée dans « the Lost Patrol», la « source aux cactus » dans « Sons of the Desert », ... et n'importe quel lieu où l'on consomme des boissons fermentées ("Bar is open?")...

La chute d’eau dans « Donovan’s Reef » évoquant la Création du monde.

La mer aussi (surtout liée à la guerre), mais je pense pourtant à la fin de Heaven’s Gate, film fordien s’il en est, où l’on voit surgir «l’Araner » comme une défense contre la violence et la tragédie du western, du nouveau monde, où bien de Hollywood pour Ford.

La terre :
La mine de « How green was my valley », les couleurs terre fantastiques de « She wore a Yellow Ribbon » ou la verdure onirique de « The Quiet Man », la poussière partout, et bien sûr les déserts, et Monument Valley, celle de The Searchers. La terre promise de "Grapes of Wrath, illustrée à la fin de The Searchers où l'on voit des poulains se baigner dans un point d'eau boueux, au milieu du désert .

Le feu : « Drums Along the Mohawks », essai cinématographique sur le feu à lui tout seul.

L’air : les gigantesques ciels, nuageux, parfois venteux, qui aiment à se mettrent en colère le temps d'un orage, et surtout le trait premier de l’écriture fordienne qui veut que chaque plan soit une respiration, parfois jusqu’au souffle (chevauchée, diligence), propre au chant et au lyrisme, ou bien par ses inimitables contre-plongées qui ancrent en terre un personnage pour le faire respirer (d’où les plans fixes), l'élancer vers le ciel, et le spectateur par la même occasion, puisque l’image est le Ciel même.

Etc…etc… etc… Pff.. j'ai perdu mon souffle... Je vais aller boire un coup..
(désolé pour les longueurs mais je n'ai pas de blog!) ;-))

Écrit par : 4roses | 05/07/2007

Tant que vous écrivez de cette façon, vous pouvez être aussi long que vous le voulez. Je l'aurais su plus tôt, je vous aurais proposé de vous publier en note :) . Ah, j'ai trouvé de la belle porcelaine bleue dans « Drums Along the Mohawks ». A très bientôt.

Écrit par : Vincent | 05/07/2007

Revenons à Inisfree.

Oh Inisfree, my island, I'm returning...

Comme dans l'Odyssée, le retour au pays n'a rien de nostalgique ou de romantique, mais bien que sentimental (Ford est un sentimental, pas un romantique, un pur réaliste), il est une lutte, un combat pour gagner sa place légitime. Pour regagner son lopin de terre.

Son pré carré, c'était le ring (les Etats-Unis? La compétition) qu'il a refoulé. Mais il va falloir se battre à nouveau, rien n'est jamais acquis. Ford adorait la boxe. Il y a un faux raccord intéressant dans la sublime scène de My Darling Clementine où Linda Darnell chante "Ten thousand cattle...'. Derrière elle, le portrait d'un boxer, puis gros plan sur Fonda qui abat son jeu de poker, retour sur elle, et le boxer a disparu pour une autre affiche "Old.... ?!? Une erreur du chef déco? Impossible. Le boxer est trop gros pour passer inaperçu, pour être un détail innocent. Comme Sean, W. Earp refuse l'affrontement, la violence.

Une fois de plus, Ford raconte une implantation, vieux problème américain. Comment s'installer, prendre racine, prendre terre, lorsqu'on est déraciné. Car c'est la condition de la vie, par opposition à l'errance, d'Ulysse et d'Ethan, à l'océan, c'est la terre. Sean a quelque chose de plus que les "natives" n'ont pas, le voyage, la distanciation, par rapport à la tradition, à la croyance aveugle. Il a fait un tour (un détour par les USA) qui le rend lucide sur la tradition comme sur la modernité. Le sac de couchage qui fera rire Michaeleen.

Dès lors, son cinéma devient immanquablement métaphysique, biblique et homérique. Le mystère de la présence. Physique, corporelle, sensuelle, incarnée. Ford est un matérialiste comme Bresson. Le sacré circule dans le monde réel, des objets, des êtres, des actes. La présence admise de Sean après long temps d'absence suppose un combat homérique contre lui-même et non plus contre l'autre. Le but du voyage, du combat devient la renaissance.

Il y a un petit détail magnifique, quand Mary Kate reproche à Sean de planter des roses plutôt que des choux, des carottes ou des truches (patates en patois nivernais), il l'interrompt sur un ton de reproches: "or children! " A ce moment-là, on entend en arrière plan un coq chanter. Ce simple détail est merveilleux, toute la simplicité de ce Ford dont les valeurs étaient d'abord (de ses propres mots) celles du monde paysan, du pays, de la terre. On a ici l'aube d'une naissance, homérique, par le rosier ("l'aurore matineuse au doigts de rose"). Quand le mariage aura été consommé, pour nous le signifier, on verra Wayne ravit s'allumer une clope et venir humer un bouquet de roses au sortir du lit, posé sur une table paysane.

Et puis c'est vrai que Barry Fitzgerald portant un landeau, entrant dans la chambre nuptiale et s'exclamant: Homérique! Ce n'est même plus un rire humain qu'il provoque c'est gargantuesque. C'est énorme. Car on sait que tout est faux. Tout est apparence et mystification. Dans l'Odyssée le lit nuptial est sculpté dans une souche d'olivier indéracinable, et est un secret qui permettra la reconnaissance d'Ulysse par Pénélope. Ici le lit est brisé, et Michaeleen croit à une Iliade, un combat nuptial épique. Etre paysan, c'est accepter la violence (viol de la terre), non la condamner, mais la convertir en soin, en culture, agriculture et création, fécondité.

Et puis cette contre-plongée fabuleuse où Mary kate apparaît en bergère, puis va disparaître par le bord inférieur du cadre, comme une invitation surnaturelle à descendre, vers la terre, le pays ("Est-ce un rêve?" dit Wayne), vers la sensualité. "Viens! Viens Ulysse! Arrête ton croiseur..." diraient les sirènes.

Et puis ce plan mythique où Sean retient Mary Kate lorsqu'il revient pour la premère fois depuis son départ au foyer familial. Là il n'y a pas de mots. On sait comment dans The searchers le premier plan, par le seuil entre le dedans et le dehors exprime une naissance, un appel qui nous met au monde. Ici il s'agit quasiment de la même chose, à l'inverse. Ford déchaîne le lien, le rapport naturel, entre intériorité et extériorité, et ouvre l'espace (intime) des personnages. Le monde s'ouvre, se libère, respire brutalement, à l'intérieur. Non pas par l'amour (sentiment trop raffiné), mais primitivement, par le désir non refoulé. La Nature. Chaplin a filmé la même chose dans The Gold Rush, quand il fait entrer métaphoriquement la neige (le duvet de son oreiller) dans sa bicoque, le Chaos au sein de l'ordonnance du monde. Le possible surgit. Le monde s'ouvre intérieurement. Le désir est en passe de s'actualiser, de s'accomplir. Le rêve se réalise. La bergère est bien dans les bras du nouveau venu, de l'étranger. Le monde s'accorde à nos désirs. Quelque chose de sacré se matérialise. Enfin tout est fragile et fugitif et il faudra d'autres épreuves pour fixer le rêve (les passionnés par la question pourront lire la dialectique du dedans et du dehors dans "La poétique de l'Espace" de Bachelard).

Il y aurait beaucoup à dire. Le jeu désopillant de Victor mcLaglen, notamment quand il annonce son mariage à tout le monde (y compris à sa future épouse), le récit de l'histoire par le prêtre, à la première personne, Ward Bond, qui à un moment se jette dans le lit de la rivière pour attraper un poisson, métaphore du lit tout court, l'humour gargantuesque fordien, les chevaux de Michaeleen qui s'arrêtent machinalement devant le pub, les chansons, le frère de Ford qui revient à la vie (on pourrait faire une étude sur la relation quasi-biblique de John avec son frère Francis dans ses films, "Young mister Lincoln" ou "Drums along the Mohawks", il y a comme un témoignage de fraternité presque religieux), le révérend qui joue aux puces et collectionne les articles sportifs (de la mémoire comme sport quand le corps s'en va avec la vieillesse), les temps modernes comme suspendus après l'arrivée de la locomotive, la course à cheval qui fait apparaître la mer, le rivage, la mysoginie supposée de la scène finale, adulte, véritable reconnaissance de la Femme, (comme notre "modernité" infantile égalitaire (mysogine), et non "différentielle", reconnaissant la différence sexuelle ne le montrera jamais, ne peux plus montrer), le salut théâtrale de tout ce petit monde, cette petite troupe parfaitement lucide sur elle-même, sur la vie, les pieds sur terre, déjà au ciel du cinéma...

Soupirs...

Écrit par : 4roses | 06/07/2007

Je ne sais plus qui disait que les grandes oeuvres ont ceci de bien qu'elles peuvent inspirer de grands commentaires. Vous l'illustrez parfaitement. Je vous remercie pour ce texte superbe et les nouvelles pistes que vous ouvrez. Il y a encore tant de choses à découvrir dans ce film et les autres. Le chant du coq !

Soupir...

Écrit par : Vincent | 09/07/2007

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