Les français parlent aux français (06/08/2026)

La Bataille de Gaulle (2026) d'Antonin Baudry

Je n'étais vraiment pas parti pour aller voir le diptyque d'Antonin Baudry. D'une part je craignais le film français historique à la mise en scène trop balisée, d'autre part, je n'ai qu'une admiration très modérée pour Mongénéral. Pour moi, de Gaulle, c'est plutôt la caricature de Moisan dans Le Canard enchaîné, la chienlit et toutes ces sortes de choses. D'un autre côté, la période traitée me passionne et, au cinéma, de La Bataille du rail (1946) de René Clément à Laisser-passer (2002) de Bertrand Tavernier, de L'Armée des ombres (1969) de Jean-Pierre Melville à L'Armée du crime (2009) de Robert Guédiguian en passant par Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, il y a de sacrés beaux films sur le sujet dans toute sa complexité. Au passage, à Cannes cette année, Notre salut d'Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, donnait une vision originale du régime de Vichy. C'est d'une certaine façon le contrechamp, le contrepoint, de La Bataille de Gaulle, mais n'anticipons pas.

antonin baudry

Il y a aussi le cas Baudry. Qu'il soit l'auteur des deux films m'a titillé quelque peu. Baudry a un parcours assez atypique. A l'origine, c'est une tête. Il a fait les grandes écoles (Polytechnique, Normale Supérieure), avec au passage un mémoire sur Wong Kar-wai, original et de bon goût. Il est d'abord diplomate, travaillant dans le cabinet de Dominique de Villepin sous Chirac, au début des années 2000, à l'époque du fameux discours à l'ONU où Villepin avait tenté de faire comprendre aux USA de Bush junior que la seconde guerre en Irak n'était pas une bonne idée. De cette expérience, il tire le scénario de la bande dessinée Quai d'Orsay, dessinée par Christophe Blain, qui est adaptée au cinéma par Bertrand Tavernier en 2013. Tavernier associe Baudry au scénario. La BD comme le film sont très réussies. Baudry laisse tomber la diplomatie pour le cinéma et réalise un étonnant film de sous-marin, Le Chant du loup (2018), avec François Civil dans le rôle d'une « oreille d'or », un gars qui analyse les sons et peut vous donner le nom d'un navire rien qu'au bruit de son hélice. Le travail sur le son du film est à la hauteur de son sujet, la mise en scène aussi efficace qu'ambitieuse. J'avais été conquis, d'autant que j'adore les films de sous-marins.

Question références, outre Wong, Baudry dit avoir puisé son inspiration dans la série des Il était une fois en Chine de Tsui Hark ce qui me semble une idée plutôt excitante et puis, à mon avis, il a attentivement regardé Lawrence d'Arabie (Lawrence of Arabia, 1962) de David Lean. Il tente une jolie transition, en forme d'hommage, avec le passage des troupes françaises libres dans le désert à la cigarette du grand Charles. Mais plus largement, Baudry mêle la légende avec la construction de la légende, l'épique et l'intime, la fougue des combats et les hasards de l'Histoire, avec la même envie de faire d'abord du cinéma, spectaculaire, ample et enthousiasmant, que Lean. Les deux grandes scènes de bataille (Bir Hakeim et Ksar Ghilane) me semblent tout à fait dans l'esprit de la fameuse scène de la prise d'Aqaba. La stricte vérité historique cède le pas à la mise en scène de la fiction, quand elle cherche à rendre l'essence du moment et son émotion. Il s'agit de créer le mouvement d’ensemble de l’événement, rendre sa dynamique, l'inscrire dans un espace pour en faire émerger le sens profond.

antonin baudry

C'est aussi dans cet esprit que Baudry crée le personnage fictif de Livia, synthèse de plusieurs résistantes bien réelles, dont la relation avec Jean Moulin permet la dramatisation de plusieurs événements clefs. Le cinéaste joue ainsi la fiction et l'Histoire, le spectacle et les archives, pour construire sa fresque. Il arrive à rendre clair une période complexe aux enjeux multiples, se focalisant, à travers de Gaulle, sur une ligne qui se révèle unique : pour reprendre le titre du livre de l'historien Julian T. Jackson qui a servi de base au film, une certaine idée de la France. La structure d'ensemble de La Bataille de Gaulle m'a emballé. La première scène, rétrospectivement, en pose les principes. Mongénéral, alors colonel, est présenté en mai 1940, lors de sa contre attaque à la tête de ses chars à Montcornet. Il engage sa berline dans un parcours à première vue erratique, sous le feu d'un char allemand, donnant sans débander la direction à prendre, avant que ses blindés n'arrivent et n'éliminent l'ennemi. On y voit donc un de Gaulle très sûr de lui, confiant jusqu'à l'orgueil dans ses calculs, à la limite du ridicule, inquiétant pour ses subordonnés, mais qui, au final, voit juste et l'emporte.

Les deux films (je les vois vraiment comme un ensemble), sont ainsi construits sur plusieurs parcours qui semblent erratiques, chacun porté, outre celui de de Gaulle, par un personnage : Leclerc, Moulin, Koenig, Livia, et Fernand Bonnier de La Chapelle. Ces parcours multiplient les coup du hasard, les coups du sort, les coups de poker, paris risqués et coïncidences. Mais tous convergent au final à ce moment de la Libération de Paris, à cet échange, tout à fait historique pour le coup : quand de Gaulle va pour parler depuis le balcon de l'hôtel de ville, le général Bidault lui propose de proclamer la république. Mongénéral refuse avec cette phrase : « Je n'ai pas à proclamer la République, elle n'a jamais cessé d'exister. ». Sous-entendu, l'état français de Pétain n'a jamais été légitime et la France "éternelle", c'était lui ou plus exactement l'idée qu'il s'en faisait. Le pari, c'était cela, incarner la République. Et ce que le film raconte avec fougue, et non sans humour, c'est combien ce pari était gonflé. Baudry raconte la solitude parfois terrible de l'homme et combien il a été tributaire des parcours d'autres individus tout aussi remarquables que lui. Ainsi la première partie, L'Age de fer, monte en parallèle la difficile construction de la France Libre avec l'histoire de Fernand Bonnier de La Chapelle. De Gaulle ne l'a jamais rencontré et n'avait sans doute jamais entendu parler de lui avant qu'il ne décide d'assassiner Darlan. Or le point d’aboutissement narratif de cette première partie, c'est bien le fait qu'en éliminant Darlan, Fernand dégage de nouvelles perspectives pour de Gaulle, alors mis sur la touche par ses alliés, Churchill mais surtout Roosevelt. De cela, Fernand n'est pas conscient, mais son geste tombe au bon moment. Baudry multiplie ces mises en rapports d’événements dans un montage virtuose qui donne le sens de ces mises en rapport. Laissons de côté les débats d'historiens, la création à l'arrachée du Conseil National de la Résistance, alors que de Gaulle à désespérément besoin d'une légitimité à l'intérieur du pays, est d'abord une superbe scène de suspense qui utilise le son de façon remarquable, la sonnerie du téléphone, présentée précédemment comme un signal entre Moulin et Julia, qu'ils vont utiliser pour forcer la main des délégués.

antonin baudry

Je ne vais pas multiplier les exemples, le film est riche d'idées de cinéma. Les scènes de bataille sentent la peur, la sueur, la fatigue, mais aussi le courage et l’exaltation de la victoire. Et si Baudry a le bon goût de limiter l'utilisation des effets numériques, on peut fermer les yeux sur une poignée de plans inutilement spectaculaires. Le film s'autorise de belles envolées lyriques, mais tempérées par l'humour attaché à Mongénéral, impeccablement joué par Simon Abkarian qui tient la ligne de crête entre les ridicules du personnage (Les moustiques ne piquent pas de Gaulle), son ego surdimensionné, sa grandeur, et sa vision politique. On aboutit à un personnage plus complexe que prévu, parfois pathétique (la tentation du suicide), parfois émouvant (les retrouvailles avec sa famille), très humain au final, ce qui l'éloigne avec bonheur d'un portrait hagiographique. Le montage, qui a pris visiblement du temps, est signé Katie Mcquerrey et Rehman Nizar Ali. Il donne un rythme sans temps morts à ces quelques cinq heures de film. Si le travail sur le son est aussi impressionnant que dans Le Chant du loup, je suis moins convaincu par les musiques trop illustratives de Volker Bertelmann puis Théo Cascio. Il a manqué un Maurice Jarre à Baudry.

Je voudrais revenir sur le fond du film pour finir. La Bataille de Gaulle se tient à une idée forte, l'incarnation de certaines valeurs françaises, républicaines, par un homme têtu sur ses principes. On peut y voir l'éloge du courage politique, un rappel bien utile aujourd'hui. Cette incarnation n'allait pas de soi et le film raconte ce difficile, mystérieux et parfois douloureux, processus. Il montre aussi que cette incarnation a résulté de l'action de femmes et d'hommes qui partageait ces valeurs, malgré des origines très diverses, et qui ont formé la France Libre sous tous ses aspects. Alors le film serait bien en peine, même avec cinq heures, de rendre compte de cette période si compliquée, et d'aborder bien des sujets qui fâchent. Tel qu'il est, La Bataille de Gaulle apporte un éclairage différent de ceux que l'on connaît bien (Baudry dramatise pas mal les rapports avec Roosevelt et l'Amérique par exemple, il met en scène les combats de Koenig et Leclerc dans le désert, jamais vus au cinéma) et, non sans panache, rappelle quelques vérités bien senties sur ces valeurs trop souvent mises à toutes les sauces.

A lire également chez : 

Prince écran noir

Benjamin

Pascale

Martin

Photographies © Pathé Films

17:39 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : antonin baudry |  Facebook |  Imprimer |