Blast it Truffaut ! (22/06/2026)

Je suis tombé sur cet article du site Blast, dont m'avait parlé il y a quelques temps le bon Dr. Orlof, qui taille un costard dans les formes à François Truffaut. Je ne vous donne pas le lien, vous trouverez ça en deux clics. En truffaldien convaincu, j'estime que rien, mais alors rien de rien, ne va. J'aurais bien envie de répondre ligne par ligne à ce texte, mais il est long, voire interminable (on sent que l'auteur en a gros sur la patate), donc ça nous mènerait à point d'heure. Et puis l’œuvre de Truffaut se défend très bien toute seule, pas besoin d'en rajouter.

Il y a quand même quelques points qui dépassent, à mon avis, le simple cas de ce cher François, et qui méritent que l'on s'y attache.

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Alors comme ça, tu serais un démiurge torturé ? 

La méthode pour commencer. L'auteur explique qu'il n'aimait pas à la base le cinéma de Truffaut parce qu'on l'avait obligé à voir certains films quand il était à la fac. C'est quand même triste d'être « obligé » de voir un film. Moi, je n'oblige mes étudiants à rien, j'essaye de leur donner envie et c'est à eux de se décider ou non. Si ça ne les intéresse pas, où s'ils n'aiment pas, c'est leur cinéphilie. Après, comme l'ont dit Nanni Moretti ou Michael Cimino, il y a des films ou des auteurs qui sont des tests.

Alors, après avoir lu récemment un article de Pascal Praud qui lui a déplu (et je peux le comprendre, c'est une chouinerie sur l'air de « c'était mieux avant »), le Blastivore s'est infligé l'intégrale de Truffaut pour vérifier que, non, ça ne lui plaisait pas. Il aurait été plus simple, plus rapide et moins douloureux, de montrer que Praud a bien mal regardé les films de Truffaut, mais non, l'intégrale ! Drôle d'idée. Si un jour je vous annonce que je prévois une intégrale Michael Haneke pour vérifier que son cinéma m'insupporte, donnez moi un bon coup de bâton sur la tête pour me remettre les idées en place.

En lien avec cette méthode, l'article s'attaque à Truffaut critique, « une certaine tendance, etc. », l’agressivité juvénile, la mauvaise foi, toutes choses bien connues. Pas un mot sur le fait que, de cette période, Truffaut est revenu, s'est excusé de ses excès, de certains aveuglements (sur Ford par exemple, et par écrit je vous prie), et qu'il a reconnu, comme le disait Chabrol, « qu'ils écrivaient beaucoup de conneries » avec ses camarades des Cahiers. Il a évolué. Rien sur le fait que nombre de ses détestations étaient légitimes et argumentées, mais surtout rien sur le fait qu'à côté de ses détestations, il y avait encore plus d'admirations. Truffaut critique, c'est d'abord la défense passionnée de cinéastes alors méprisés ou ignorés. Je n'ai pas appris à aimer Truffaut parce qu'on m'a obligé à voir ses films en fac, mais, bien avant, parce que j'aimais ses films bien sûr, mais plus encore la façon dont il parlait de cinéma, et pas en 1955, je n'étais pas plus né que Blast, mais au début des années 80, chez Jacques Chancel ou Bernard Pivot. C'était très différent. Et ça n'a aucun sens de ressasser les années « hussard » pour comprendre l'impact de Truffaut sur les générations comme la mienne.

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Le Bien et le Mal (allégorie). photographie © DR 

Parenthèse sur Rebatet, ressorti une fois de plus comme épouvantail. Bien sûr, moi aussi j'aurais préféré qu'il ne déjeune pas sur un bateau mouche avec ce salaud. Ils ont parlé cinéma. Est-ce que parler de cinéma avec un salaud fait de vous un salaud ? Ça se discute. Mais là aussi, ça aurait été bien de potasser les pages du De Baeque - Toubiana qui parlent de l'évolution politique de Truffaut dès la fin des années 50, comment il s'est construit des convictions et les a défendues quand il l'a estimé nécessaire, ses réticences envers le cinéma « engagé », son rapport à la judéité... Truffaut n'est jamais resté figé sur des positions rigides. Il a évolué. Mais tout est écrit, il n'y a qu'à faire l'effort de lire. Et c'est autrement intéressant que la ballade en bateau-mouche.

Le Blastéador utilise au final les mêmes méthodes que celles qu'il déplore chez Truffaut critique. Attaquer de front une personnalité en vue avec un mélange de mauvaise foi, d'approximations (qualifier le personnage du cinéaste de La Nuit américaine de « Démiurge torturé », quel contresens!) et d'omissions bien pratiques (du même film, il cite à charge la réplique d'Alphonse « est-ce que les femmes sont magiques ? », sans reprendre les réponses qui lui sont faites, et ignore opportunément celle de Fabienne Tabart / Delphine Seyrig dans Baisers volés : « Je ne suis pas une apparition, je suis une femme et c'est tout le contraire). La grande différence, c'est que, quand Truffaut attaquait Clouzot ou Autant-Lara, ils étaient ses contemporains et bien établis. Il y avait une prise de risque réelle et un objectif ambitieux, changer le visage du cinéma français. Avec le recul, ça a plutôt fonctionné à l'époque, mais aujourd'hui ? Qui serait capable de charger, plume au clair, les aspects conformistes du cinéma français de 2026 pour le révolutionner ? C'est sûr que c'est un boulot autrement compliqué que d'appliquer aux forceps des grilles de lectures contemporaines à des œuvres qui n'en peuvent mais.

Une autre chose qui m'a agacée, ici comme trop souvent ailleurs, le passage emprunté à un critique américain « très clairvoyant » (pouf, pouf), David Walsh : Truffaut, dans Les 400 coups, n'aborde pas l'impact de la période de l'occupation, correspondant à sa propre enfance, pas plus que la pression sociale qui pouvait s'exercer sur sa mère dans les années 30. C'est mal. Mais peut être bien que c'est parce qu'il avait autre chose à exprimer ? Allez savoir avec ces artistes... Je ne comprends pas et je ne comprendrais sans doute jamais cette manie de vouloir expliquer à un cinéaste pourquoi il n'a pas fait un autre film que celui qu'il voulait faire. C'est d'une condescendance sans nom. C'est dit.

Au final, et comme j'ai dit que je ferais court, ce qui est sans doute le plus pénible, c'est cette façon de s'en prendre à notre rapport au cinéma de Truffaut. De plaquer des grilles de lectures actuelles pour faire des leçons de directeur de bonne conscience. De curé, oui ! Leçons quelque peu rassies, où l'on ressort les vieilles oppositions bidon, Godard le pur contre Truffaut le vendu, et tout un vocabulaire plein de clichés (l'invisibilisation est au programme, paternalisme, misogynie, « Conformisme petit bourgeois » réactualisé en Bourgeois gaze, pouf). Les deux textes, Praud comme Blast, sont, pour citer Manchette, les deux mâchoires du même piège à cons. Prendre le cinéma de Truffaut et le cinéaste en otage pour passer un discours moralisateur, médiocrement politique : « C'était bien de regarder Truffaut » ou « C'est mal de regarder Truffaut ». Tout cela dans le mépris et l'ignorance la plus totale des rapports qui se sont tissés entre cette œuvre et ses spectateurs, si nombreux, si différents. Truffaut est bien dans mon Panthéon, mais je n'en fais pas pour cela une vache sacrée, ni un pape. C'était juste un très grand cinéaste et il manque, il me manque, les films qu'il n'aura pas fait me manquent. C'est tout.

22:21 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : françois truffaut |  Facebook |  Imprimer |