Cardinale (10/02/2026)
Peu d'actrices m'ont autant ému sur un écran que Claudia Cardinale. L'effet de son visage à l'écran me fait penser à ce que Bergman (Ingmar) disait de Bergman (Ingrid), sur le rapport entre sa peau, sa bouche et ses yeux : « un rayonnement très particulier », quelque chose de sensuel qui traduit le rapport particulier d'un visage avec la lumière et la création d'une émotion toute cinématographique.

Il semble que pour beaucoup de personnes de ma génération, Claudia Cardinale, c'est d'abord son rôle de Jill dans C'éra una volta il West (Il était une fois dans l'Ouest, 1968) de Sergio Leone, son arrivée par le train et la manière dont elle entre dans l'univers du film et dans notre mémoire collective, avec ce passage à travers la gare sur les accents de la musique d'Ennio Morricone. Il y a bien sûr sa silhouette élégante et son visage qui s'encadre entre ses boucles brunes, mais surtout ces passages d’une expression à une autre qui racontent Jill sans une parole : la joie de l'arrivée, l'excitation de la nouvelle vie promise puis l'inquiétude et le doute qui montent, et enfin la détermination quand elle se décide à aller de l'avant. Tout passe en deux minutes sur le visage de Claudia Cardinale. A la fin, il y a une autre scène du même genre. Alors que Harmonica et Frank s'affrontent à l'extérieur du ranch, Jill en attend l'issue à l'intérieur en compagnie du Cheyenne. A son angoisse succède le soulagement et l'espoir quand elle voit rentrer Harmonica vainqueur. Mais imperceptiblement, son sourire efficace et son expression se modifie quand elle comprend qu'il ne va pas rester. L'actrice traduit cette déception par un léger froncement entre les sourcils.

Cardinale avait le même type de froncement dès 1959 dans Un maledetto imbroglio (Meurtres à l’italienne). Dans ce polar de Pietro Germi, son premier grand rôle, il y a cette scène où elle tente de fuir la police et se retrouve face à face avec l’inspecteur joué par Germi. Elle passe par plusieurs expressions, a ce petit froncement et laisse alors glisser lentement son foulard de ses cheveux. Federico Fellini, après ce film, écrira : « […] ce visage de biche, de chat, et qui exprime si passionnément le tragique... ».
Le geste avec le foulard, elle le reprend avec une serviette l'année suivante dans le film de Valerio Zurlini, La ragazza con la valigia (La Fille à la valise). Quand après avoir pris un bain, elle descend le grand escalier de la demeure de Lorenzo, joué par le juvénile Jacques Perrin, je me dis qu'il n'y a que Cardinale capable de descendre comme une reine, emmitouflée dans un peignoir trop grand, sous le regard enamouré de Lorenzo lui joue du Verdi sur un gramophone. Claudia Cardinale, ce sont d'abord ces moments de grâce que l'on n'oublie pas.

C'est aussi sous des voiles qu'elle apparaît à Guido, le cinéaste en crise de Otto e mezzo (Huit et demi, 1963) de Fellini. comme un rêve où un ange, avant de s'incarner en Claudia, tout simplement. Fellini sera le premier à imposer sa véritable voix, car Cardinale, c'est cette voix un peu rauque, un peu féline, avec un accent français qui ne plaisait pas à ses débuts. Tradition du cinéma italien, elle sera longtemps doublée avant Fellini. En France, nous avions d’entrée cette chance d'entendre cette voix originale.
La voix, le rire. C'est ce rire incroyable qui explose dans Cartouche (1962) de Philippe de Broca, où elle joue Vénus, pétulante gitane éclatante de couleurs, et c'est avec ce rire qu'elle explose les conventions dans Il gattopardo (Le Guépard, 1963) de Luchino Visconti. Quel film et quel personnage, Angelica ! La danse, la Valzer Brillante avec Burt Lancaster dans le Palazzo Gangi est entrée dans la légende, mais j'ai un faible pour la course en compagnie d'Alain Delon / Tancrède dans le palais de Donnafugata, quand les amoureux traversent les vastes pièces abandonnées de la résidence d'été. Avec la jeunesse et la fougue de Cardinale, c'est la force de vie qui traverse les espaces morts et les galeries d'ancêtres.

Fellini et Visconti, la même année, voilà qui laisse rêveur. A la mort de Robert Redford, un autre genre d'icône, je me faisais la réflexion qu'il n'avait pas, dans sa vaste filmographie, de « grand film ». Pas facile de définir ce que cela veut dire, mais la question ne se pose pas avec Claudia Cardinale. Chez Fellini, Visconti, Leone, Zurlini, Germi ou Bolognini, elle aligne les grandes œuvres comme des perles, des films et des rôles qui impriment dans la vaste histoire du cinéma, au-delà du succès public ou critique, les plus belles pages.
Photographies DR
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