Cavaliers noirs et blancs (05/10/2007)

« La plupart des films sur lesquels j’écris très souvent, je ne les ai jamais revus depuis plus de vingt ans. » (Louis Skorecki dans un entretien aux Inrocks)

 

Je vais dons tenter l'expérience d'une nouvelle plongée dans mes souvenirs pour deux films de John Ford opportunément ressortis en salle en cette année faste pour les admirateurs du merveilleux barde borgne.

 

Je n'ai jamais revu Sergeant Rutledge (Le sergent noir) depuis une lointaine soirée familiale et télévisuelle. Largement plus de vint ans. Je dirais si l'on me pose la question que j'ai un bon souvenir de ce film. Mais de quoi me souviens-je ? Il faudrait déjà faire la part entre le souvenir réel de cette soirée et les éléments qui se sont ajoutés au fil des années, les photographies, les articles lus, les discussions. En essayant d'être le plus honnête possible, je ne me souviens de presque rien de ce film. Si je me rappelais qu'il était question d'un soldat noir accusé de viol, je ne me souvenais même plus que le film était construit autour d'un procès. Deux images, presque des sensations : un combat des « buffalo soldiers », ces unités de cavalerie composées de soldats noirs, avec les indiens, des chevaux, de la poussière qui tourbillonne, ces fameuses chutes très dynamiques des films de Ford. Ensuite, la scène de la gare. La jeune femme qui attend sur le quai dans une ambiance quasi fantastique, la nuit, la brume, et puis la silhouette du sergent joué par Woody Strode, immense et effrayant. Mais pourtant bienveillant. Et cette photographie du programme TV de l'époque (si vous avez aimé celle de mes héros chabroliens). C'est comme cela que l'on se crée des mythes. Et puis si je me force, me vient l'image de vieilles rombières fordiennes, Billie Burke et Mae Marsh sont de la partie. C'est tout. Ah ! Et la chanson du film, je me souviens d'un air, celui de la légende du Captain Buffalo. Ma mémoire l'a peut être déformé, je saurais ça quand je l'entendrais de nouveau.

« ...With a whoop and a holler and ring-tang-toe, Hup Two Three Four, Captain Buffalo, Captain Buffalo »

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Quand Ford réalise ce film, en 1960, entre deux superproductions à grandes stars, il fait l'un de ses « petits films » qui lui tiennent à coeur et estime sans doute n'avoir rien à prouver. Il aborde un sujet sensible en cette période de la lutte pour les droits civiques d'une façon à la fois personnelle et déroutante, traduisant bien ses propres contradictions dans la représentation des noirs au sein de son oeuvre. Pourtant, avec le recul, il donne à Woody Strode, ce magnifique acteur, ce splendide être humain, un rôle qui va bien au delà de ce qui se pratiquait alors chez des cinéastes « progressistes » comme Stanley Kramer ou Martin Ritt. Il fait de son sergent noir un héros authentique. Ce n'est pas la thèse qui l'intéresse mais le portrait d'un homme. « Il m'a filmé comme John Wayne, sur fond de Monument Valley » disait Strode. Chez Ford, la dignité n'est pas dans ce qui est dit mais dans ce qui est montré, dans la façon dont sont montrés même les plus humbles. C'est Muley dans Grapes of Warth (Les raisins de la colère), c'est le chef Poney-qui-marche dans She wore a yellow ribbon (La charge héroïque), c'est Cochise dans Fort Apache et c'est le sergent Braxton Rutledge.

Ce dernier paragraphe est bien sur issu de réflexions beaucoup plus récentes. Il reste à vérifier pour moi le vendredi 23 novembre puisque j'aurais l'honneur de présenter le film à Nice. Je vous en reparlerais.

 

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The horse soldiers(Les cavaliers), c'est une autre histoire. C'est le film juste avant Sergeant Rutledge, grosse production chère avec John Wayne et William Holden. Le film a mauvaise réputation. La fin du tournage s'est endeuillée de la mort du cascadeur Fred Kennedy, vieil ami de Ford, lors d'une chute de cheval à priori banale. Démoralisé, Ford arrêta le tournage et le film fut complété plus tard. Il est considéré comme une commande mineure. Le film est pourtant très fordien. C'est le récit d'un raid de cavalerie nordiste loin dans les lignes sudistes pendant la guerre de sécession. On y trouve les thèmes du nord et du sud, le devoir, le sentiment d'échec, l'histoire d'une nation déchirée mais réconciliable, et la relativité de l'héroïsme. Le colonel joué par Wayne passe son temps, comme le capitaine de She wore a yellow ribbon, à chercher à éviter le combat au maximum. Ce film je l'ai revu plusieurs fois récemment. L'autre jour, c'était après avoir écouté l'émission de France Culture que m'avait envoyé 4roses (que je remercie encore) et où l'on disait son admiration pour le film, chose peu commune. J'ai été frappé à cette nouvelle vision de voir comment les plans du film étaient organisés autour des arbres. La photographie superbe de William Clothier est une succession de paysages dont le calme et la sérénité contrastent avec l'agitation des hommes. Pas un plan en extérieur qui ne mette en valeur arbres et branches, ces mille tonalités de vert si reposant, un sentiment d'éternité.

J'ai vu ce film très jeune. A l'époque, il suffisait qu'il y ait des cavaliers bleus dans un film pour que je m'enthousiasme. Les arbres, à l'époque, ne m'avaient pas marqué je pense. Le sentiment d'éternité non plus. Je me souvenais surtout de la scène du début que j'ai longtemps confondue avec la première scène de The undefeated(Les géants de l'ouest), un western de Andrew McLaglen, fils de son père Victor. A y repenser, ce n'est pas étonnant puisque McLaglen a tout (mal) pompé sur Ford. Je me souvenais aussi de la séquence de la charge des cadets. A un moment, pour retarder l'avance des nordistes, une troupe d'enfants de 12 à 16 ans s'avance en rang bien ordonné et charge. Wayne, bien sûr, ne fait pas tirer dessus et la scène finit par une dispersion bouffonne bien dans le ton humoristique de Ford. Je suppose que je m'identifiais un peu aux cadets. Je me souvenais enfin de l'amputation, vers la fin, d'un soldat. J'ai toujours été sensible aux scènes d'amputation dans les films. Ford et Hawks ont réussi de belles choses sur ce motif. C'est tout. Mais comme pour le film précédent, cela a suffit pour que ces films restent gravés en bonne place dans ma mémoire encombrée de cinéphile.

D'autres peuvent à nouveau les graver, puisque les deux films ressortent en salle, ô bonheur, et je signale un charmant article sur le sujet par Pierre Berthomieu dans le dernier numéro de Positif.

Affiche : Carteles 

Sergeant Rutledge par Skorecki 

The horse soldiers par Tepepa 

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